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DON JUAN.
passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac, n’est pas digne devivre. Non-seulement il réjouit et purge les cerveaux humains, maisencore il instruit les âmes à la vertu, et l’on apprend avec lui à de-venir honnête homme. Ne voyez-vous pas bien, dès qu’on en prend,de quelle manière obligeante on en use avec tout le monde, etcomme on est ravi d’en donner à droite et à gauche, partout où l’onse trouve? On n’attend pas même qu’on en demande, et l’on courtau-devant du souhait des gens ; tant il est vrai que le tabac inspiredes sentimens d’honneur et de vertu à tous ceux qui en prennent.Mais c’est assez de cette matière, reprenons un peu notre discours.Si bien donc, cher Gusman, que done Elvire, ta maîtresse, surprisede notre départ, s’est mise en campagne après nous, et son cœur,que mon maître a su toucher trop fortement, n’a pu vivre, dis-tu,sans le venir chercher ici. Veux-tu qu’entre nous je te dise ma pen-sée? J’ai peur qu’elle ne soit mal payée de son amour, que sonvoyage en cette ville produise peu de fruit, et que vous eussiez au-tant gagné à ne bouger de là.
gusman. — Et la raison encore? Dis-moi, je te prie, Sganarelle,qui peut t’inspirer une peur d’un si mauvais augure? Ton maître t’a-t-il ouvert son cœur là-dessus, et t’a-t-il dit qu’il eût pour nousquelque froideur qui l’ait obligé à partir?
sganarelle. — Non pas ; mais, à vue de pays, je connois à peuprès le train des choses, et, sans qu’il m’ait encore rien dit, je gage-rois presque que l’affaire va là. Je pourrois peut-être me tromper;mais enfin, sur de tels sujets, l’expérience m’a pu donner quelqueslumières.
gusman. — Quoi ! ce départ si peu prévu seroit une infidélité deion Juan? Il pourroit faire cette injure aux chastes feux de doneElvire?
sganarelle. — Non, c’est qu’il est jeune encore, et qu’il n’a pasle courage....
gusman. — Un homme de sa qualité feroit une action si lâche ?
sganarelle. — Hé! oui, sa qualité! La raison en est belle; etc’est par là qu’il s’empêcheroit des choses!
gusman. — Mais les saints nœuds du mariage le tiennent engagé.
pièce espagnole, El Burlados de Sevilla, de frère Gabriel Tellez, sous lepseudonyme de Tirso de Molina.
Le Festin de Pierre n’eut que quinze représentations, et ne fut pas re-pris du vivant de l’auteur. Après la mort de Molière, Thomas Corneilletraduisit cette comédie en vers; elle fut jouée treize fois sous cette forme,et resta ainsi au théâtre. La pièce de Molière fut publiée intégralement ;mais la censure fit disparaître, au moyen de cartons, un très-grandnombre de passages; et ce n’est qu’en 1819, que M. Auger reproduisitexactement, d’après une édition non expurgée acquise par la Bibliothèquedu roi , le texte de Molière, tel que nous le donnons ici.