ACTE III, SCENE I. 85
sganarelle. — Quoi ! vous ne croyez pas au séné, ni à la casse,ni au vin émétique?
don jüan. — Et pourquoi veux-tu que j’y croie?sganarelle. — Vous avez l’âme bien mécréante. Cependant vousvoyez depuis un temps, que le vin émétique fait bruire ses fuseaux.Ses miracles ont converti les plus incrédules esprits; et il n’y apas trois semaines que j’en ai vu, moi qui vous parle, un effetmerveilleux.don juan. — Et quel?
sganarelle. — Il y avoit un homme qui, depuis six jours, étoità l’agonie ; on ne s savoit plus que lui ordonner, et tous les re-mèdes ne faisoient rien ; on s’avisa à la fin de lui donner de l’émé-tique.
don juan. — Il réchappa, n’est-ce pas?sganarelle. — Non, il mourut.don juan. — L’effet est admirable.
sganarelle. — Comment 1 il y avoit six jours entiers qu’il nepouvoit mourir, et cela le fit mourir tout d’un coup. Voulez-vousrien de plus efficace?don juan, — Tu as raison.
sganarelle. — Mais laissons là la médecine où vous ne croyezpoint, et panons des autres choses; car cet habit me donne de l’es-prit, et je me sens en humeur de disputer contre vous. Vous savezbien que vous me permettez les disputes, et que vous ne me défen-dez que les remontrances.don juan. — Hé bien?
sganarelle. — Je veux savoir un peu vos pensées à fond. Est-ilpossible que vous ne croyiez point du tout au ciel?don juan. — Laissons cela.sganarelle. — C’est-à-dire que non. Et à l’enfer?don juan. — Eh !
sganarelle. — Tout de même. Et au diable, s’il vous plaît?don juan. — Oui, oui.
sganarelle. — Aussi peu. Ne croyez-vous point à l’autre vie?don juan. — Ah ! ah ! ah !
sganarelle. — Voilà un homme que j’aurai bien de la peine àonvertir. Et dites-moi un peu, le moine bourru, qu’en croyez-ous ? eh !
don juan. — La peste soit du fat !
sganarelle. — Et voilà ce que je ne puis souffrir; car il n’y arien de plus vrai que le moine bourru, et je me ferois pendre pourcelui-là. Mais encore faut-il croire quelque chose dans le monde,Qu’est-ce donc que vous croyez ?don juan. — Ce que je croîs?sganarelle. — Oui.