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ACTE I, SCÈNE I.
monsieur Guillaume. — Et moi, si j’étois en votre place, j’achè-terois une belle tenture de tapisserie de verdure, ou à personnages,que je ferois mettre à sa chambre, pour lui réjouir l’esprit et lavue.
aminte. — Pour moi, je ne ferois pas tant de façons; et je lamarierais fort bien, et le plus tôt que je pourrais, avec cette per-sonne qui vous la fit, dit-on, demander il y a quelque temps,
Lucrèce. — Et moi, je tiens que votra fille n’est point du toutpropre pour le mariage. Elle est d’une complexion trop délicate ettrop peu saine, et c’est la vouloir envoyer bientôt en l’autre monde,que de l’exposer, comme elle est, à faire des eufans. Le monden’est point du tout son fait ; et je vous conseille de la mettre dansun couvent, où elle trouvera des divertissemens qui seront mieuxde son humeur.
sganarelle. — Tous ces conseils sont admirables, assurément;mais je les tiens un peu intéressés, et trouve que vous me con-seillez fort bien pour vous. Vous êtes orfèvre, monsieur Josse, etvotre conseil sent son homme qui a envie de se défaire de sa mar-chandise. Vous vendez des tapisseries, monsieur Guillaume, et vousavez la mine d’avoir quelque tenture qui vous incommode. .Celuique vous aimez, ma voisine, a, dit-on, quelque inclination pourma fille; et vous ne seriez pas fâchée de la voir la femme d’unautre. Et quant à vous, ma chère nièce, ce n’est pas mon dessein,comme on sait, de marier ma fille avec qui que ce soit, et j’ai mesraisons pour cela; mais le conseil que vous me donnez de la fairereligieuse, est d’une femme qui pourrait bien souhaiter charitable-ment d’être mon héritière universelle. Ainsi, messieurs et mes-dames, quoique tous vos conseils soient les meilleurs du monde,vous trouverez bon, s’il vous plaît, que je n’en suive aucun. (Seul.)Voi'à de mes donneurs de conseils à la mode.
SCÈNE II. — LUCINDE, SGANARELLE.
sganarelle. — Ah! voilà ma fille qui prend l’air. Elle ne mevoit pas. Elle soupire; elle lève les yeux au ciel. (A Lucinde.) Dieuvous gard. Bonjour, ma mie. Hé bien! qu’est-ce? Comme vous va?Hé quoi! toujours triste et mélancolique comme cela, et tu neveux pas me dire ce que tu as? Allons donc, découvre-moi tonpetit cœur. Là, ma pauvre mie, dis, dis, dis tes petites pensées àton petit papa mignon. Courage, veux-tu que je te baise? Viens.(A part.) J’enrage de la voir de cette humeur-là. (A Lucinde.) Mais,dis moi, me veux-tu faire mourir de déplaisir, et ne puis-je savoird’où vient cette grande langueur? Découvre-m’en la cause, et jete promets que je ferai toutes choses pour toi. Oui, tu n’as qu’àme dire le sujet de ta tristesse ; je t’assure ici, et te fais sermentMolière n S