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Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
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TROISIÈME LEÇON.

Voici donc dans quelle situation nous nous trou-vons. Nous avons cru reconnaître quaucun des élé-ments de la civilisation européenne na exclusive-ment dominé dans le cours de son histoire, quilsont vécu dans un état constant de voisinage, da-malgame , de lutte, de transaction ; et, dès nos pre-miers pas, nous rencontrons cette opinion directe-ment contraire que, dans notre berceau même, ausein de lEurope barbare, cétait tel ou tel de ceséléments qui possédait seul la société. Et ce nestpas dans un seul pays, cest dans tous les pays delEurope que, sous des formes un peu diverses, àdes époques différentes, les divers principes de notrecivilisation ont manifesté ces inconciliables préten-tions. Les écoles historiques que nous venons decaractériser se rencontrent partout.

Ce fait est important, messieurs, non en lui-même , mais parce quil révèle dautres faits quitiennent dans notre histoire une grande place.Dans cette simultanéité des prétentions les plusopposées à la possession exclusive du pouvoir, dansle premier âge de lEurope moderne, se révèlentdeux faits considérables. Le premier, cest le prin-cipe, lidée de la légitimité politique; idée qui ajoué un grand rôle dans le cours de la civilisationeuropéenne. Le second, cest le caractère particu-lier, véritable, de létat de lEurope barbare, decette époque dont nous avons spécialement à nousoccuper aujourdhui.

Je vais essayer de mettre ces deux faits en lu-mière, de les tirer successivement de celte lutte deprétentions primitives que je viens dexposer.

Que prétendent, messieurs, les divers élémentsde la civilisation européenne, théocralique , mo-narchique , aristocratique, populaire , lorsquilsveulent avoir été les premiers à posséder la sociétéen Europe? Quest-ce autre chose que la prétentiondêtre seuls légitimes? La légitimité politique estévidemment un droit fondé sur lancienneté , surla durée; la priorité dans le temps est invoquéecomme la source du droit, comme la preuve de lalégitimité du pouvoir. Et remarquez, je vous prie,que celte prétention nest point particulière à unsystème, à un élément de notre civilisation , quellese trouve dans tous. On sest accoutumé, dans lestemps modernes, à ne considérer lidée de la légi-timité que dans un système, le système monar-chique. On a tort; elle se trouve dans tous les sys-tèmes. Vous voyez déjà que tous les éléments denotre civilisation ont également voulu so lappro-prier. Entrez plus avant dans lhistoire de lEurope;vous verrez les formes sociales, les gouvernementsles plus divers, également en possession de ce ca-ractère de la légitimité. Les aristocraties et les dé-

mocraties italiennes ou suisses, la république deSaint-Marin, comme les plus grandes monarchiesde lEurope, se sont dites et ont été tenues pourlégitimes; les unes, tout comme les autres, ontfondé sur lancienneté de leurs institutions, sur lapriorité historique et la perpétuité de leur systèmede gouvernement, leur prétention à la légitimité.

Si vous sortez de lEurope moderne, si vous por-tez vos regards dans dautres temps, sur dautrespays, vous rencontrez partout cette idée de la légi-timité politique; vous la trouvez sattachant partoutà quelque portion du gouvernement, à quelqueinstitution, à quelque forme, à quelque maxime.Aucun pays, aucun temps il ny ait une certaineportion du système social, des pouvoirs publics,qui ne se soit donné et à laquelle on nait reconnuce caractère de la légitimité venant de lancienneté,de la durée.

Quel est ce principe? quels en sont les éléments?que veut-il dire? comment sest-il introduit dans lacivilisation européenne?

A lorigine de tous les pouvoirs, je dis de tousindistinctement, on rencontre la force; non pas queje veuille dire que la force seule les a tous fondés,et que, sils navaient eu, à leur origine, dautretitre que la force, ils se seraient établis. Evidem-ment il en faut dautres; les pouvoirs se sont établisen vertu de certaines convenances sociales, de cer-tains rapports avec létat de la société, avec lesmoeurs, les opinions. Mais il est impossible de nepas reconnaître que la force a souillé le berceau detous les pouvoirs du monde, quelles quaient étéleur nature et leur forme.

Eh bien! messieurs, cette origine-, personnenen veut; tous les pouvoirs, quels quils soient, larenient; il ny en a aucun qui veuille être dusein de la force. Un instinct invincible avertit lesgouvernements que la force ne fonde pas un droit,et que, sils navaient pour origine que la force, ledroit ne pourrait jamais en sortir. Voilà pourquoi,quand on remonte aux temps anciens, quand on ytrouve les divers systèmes, les divers pouvoirs enproie à la violence, tous sécrient : « Jétais anté-rieur, je subsistais auparavant, je subsistais en vertudautres titres ; la société mappartenait avant cetétal de violence et de lutte dans lequel vous me ren-contrez; jétais légitime; on ma contesté, on maenlevé mes droits. »

Ce fait seul prouve, messieurs, que lidée de laforce nest pas le fondement de la légitimité poli-tique , quelle repose sur une tout autre base. Quefont en effet tous les systèmes, par ce désaveu for-mel de la force? Ils proclament eux-mêmes quil ya une autre légitimité, vrai fondement de toutes les