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TROISIÈME LEÇON.
Je pourrais, en examinant sous toutes ses facesletat social à cette époque, vous montrer qu’il estimpossible d’y découvrir nulle part aucun fait, au-cun principe un peu général, un peu établi. Je mebornerai à deux points essentiels : l’étal des per-sonnes , et l’état des institutions. C’en sera assezpour peindre la société tout entière.
On rencontre à cette époque quatre classes depersonnes : 1“ les hommes libres, c’est-à-dire ceuxqui ne dépendaient d’aucun supérieur, d’aucunpatron , possédaient leurs biens et gouvernaientleur vie en toute liberté, sans aucun lien qui lesobligeât envers un auti’c homme; 2“ les Leudes,Fidèles, Antrustions, etc., liés par une relationd’abord du compagnon au chef, puis du vassal ausuzerain, à un autre homme envers qui, par suited’une concession de terres, ou d’autres dons, ilsavaient contracté l’obligation d’un service; 5° lesaffranchis; 4° les esclaves.
Ces classes diverses sont-elles fixes? les hommes,une fois casés dans leurs limites, y demeurent-ils?les relations des diverses classes sont-elles un peurégulières, permanentes? nullement. Vous voyez sanscesse des hommes libres qui sortent de leur situationpour se mettre au service de quelqu’un, reçoivent delui un don quelconque, et passent dans la classe desLeudes; d’autres qui tombent dans celle des es-claves. Ailleurs, des Leudes travaillent à se détacherde leur patron, à redevenir indépendants, à rentrerdans la classe des hommes libres. Partout un mou-vement, un passage continuel d’une classe à l’autre;une incertitude, une instabilité générale dans lesrapports des classes; aucun homme ne demeuredans sa situation ; aucune situation ne demeure lamême.
Les propriétés sont dans le même état : voussavez qu’on distinguait les propriétés allodiales, ouentièrement libres, et les propriétés bénéficiaires,ou soumises à certaines obligations envers un supé-rieur; vous savez comment on a tenté d’établir, danscette dernière classe de propriétés, un système préciset arrêté : on a dit que les bénéfices avaient d’abordété donnés pour un nombre d’années déterminé,puis à vie, et qu’ils étaient enfin devenus hérédi-taires. Vaine tentative : toutes ces espèces de pro-priétés existent pêle-mêle, et simultanément; onrencontre à la même époque des bénéfices à temps,à vie, héréditaires; la même terre passe en quel-ques années par ces différents états. Rien n’est plusstable ni plus général dans l’état des terres que dansl’état des personnes. Partout se fait sentir la transi-tion laborieuse de la vie errante à la vie sédentaire,des relations personnelles aux relations combinéesdes hommes et des propriétés, ou relations réelles ;
dans cette transition, tout est confus, local, désor-donné.
Dans les institutions, même instabilité, mêmechaos. Trois systèmes d’institutions sont en pré-sence : la royauté, les institutions aristocratiques,ou le patronage des hommes et des terres les unssur les autres, les institutions libres, c’est-à-dire lesassemblées d’hommes libres délibérant en commun.Aucun de ces systèmes n’est en possession de lasociété, aucun ne prévaut. Les institutions libresexistent; mais les hommes qui devraient faire par-tie des assemblées n’y vont guère. La juridictionseigneuriale n’est pas plus régulièrement exercée.La royauté, qui est l’institution la plus simple, laplus facile à déterminer, n’a aucun caractère fixe;elle est mêlée d’élection et d’hérédité : tantôt le filssuccède à son père; tantôt l’élection se joue dans lafamille ; tantôt c’est une élection pure et simplequi va choisir un parent éloigné, quelquefois unétranger. Vous ne trouvez à aucun système rien defixe; toutes les institutions, comme toutes les situa-tions sociales, existent ensemble, et se confondentet changent continuellement.
Dans les Étals règne la même mobilité : on lescrée, on les supprime; on les réunit, on les divise;point de frontières, point de gouvernements, pointde peuples; une confusion générale des situations,des principes, des faits, des races, des langues :telle est l’Europe barbare.
Dans quelles limites est renfermée cette étrangeépoque? Son origine est bien marquée, elle com-mence à la chute de l’empire romain. Mais où a-t-elle fini?Pour répondre à cette question, il fautsavoir à quoi tenait cet état de la société * quellesétaient les causes de la barbarie.
J’en crois reconnaître deux principales : l’unematérielle, prise au dehors, dans le cours des évé-nements; l’autre morale, prise au dedans, dansl’intérieur de l’homme lui-même.
La cause matérielle, c’était la continuation del’invasion. Il ne faut pas croire que l’invasion desBarbares se soit arrêtée au v c siècle; il ne faut pascroire, parce que l’empire romain est tombé, etqu’on trouve des royaumes barbares fondés sur sesruines, que le mouvement des peuples soit à sonterme. Ce mouvement a duré longtemps après lachute de l’empire; les preuves en sont évidentes.
Voyez, sous la première race même, les rois francscontinuellement appelés à faire la guerre au delàdu Rhin; voyez Clotaire, Dagobert, sans cesse en-gagés dans des expéditions en Germanie, luttantcontre les Thuringiens, les Danois, les Saxons quioccupaient la rive droite du Rhin. Pourquoi? c’estque ces nations voulaient franchir le lleuve, et venir