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QUATRIÈME LEÇON.
droits de propriété privée, le droit de donner deslois, de taxer, de punir, comme celui de disposeret de vendre. Il n’y a, entre le seigneur et les culti-vateurs de ses domaines, autant du moins que celapeut se dire toutes les fois que des hommes sont enprésence, point de droits, point de garanties, pointde société.
De là, je crois, cette haine vraiment prodigieuse,invincible, que le peuple des campagnes a portéede tout temps au régime féodal, à ses souvenirs, àson nom. 11 n’est pas sans exemple que les hommesaient subi de pesants despotismes et s’y soient ac-coutumés , bien plus, qu’ils les aient acceptés. Ledespotisme théocratique, le despotisme monar-chique ont plus d’une fois obtenu l’aveu, presquel'affection de la population qui les subissait. Ledespotisme féodal a toujours été repoussé , odieux;il a pesé sur les destinées, sans jamais régner surles âmes. C’est que, dans la théocratie, dans lamonarchie, le pouvoir s’exerce en vertu de certainescroyances communes au maître et aux sujets; il estle représentant, le ministre d’un autre pouvoir,supérieur à tous les pouvoirs humains; il parle etagit au nom de la Divinité ou d’une idée générale,point au nom de l’homme lui-même, de l'hommeseul. Le despotisme féodal est tout autre ; c’est lepouvoir de l’individu sur l’individu, la domina-tion de la volonté personnelle et capricieuse d’unhomme. C’est là peut-être la seule tyrannie qu’àson éternel honneur l’homme ne veuille jamaisaccepter. Partout où, dans un maître, il ne voitqu’un homme, dès que la volonté qui pèse sur luin’est qu’une volonté humaine, individuelle commela sienne , il s’indigne et ne supporte le jougqu’avec courroux. Tel était le véritable caractère,le caractère distinctif du pouvoir féodal ; et telleest aussi l’origine de l’antipathie qu’il n’a cesséd’inspirer.
L’élément religieux qui s’y associait était peupropre à en adoucir le poids. Je 11e crois pas quel’influence du prêtre, dans la petite société que jeviens de décrire, fût grande, ni qu’il réussît beau-coup à légitimer les rapports de la population infé-rieure avec le seigneur. L’Église a exercé sur la ci-vilisation européenne une très-grande action , maisen procédant d’une manière générale, en changeantles dispositions générales des hommes. Quand onentre de près dans la petite société féodale propre-ment dite, l’influence du prêtre, entre le seigneuret les colons, est presque nulle. Le plus souvent ilétait lui-même grossier et subalterne comme unserf, et très-peu en état ou en disposition de luttercontre l’arrogance du seigneur. Sans doute, appeléseul à entretenir, à développer dans la population
inférieure quelque vie morale, il lui était cher etutile à ce titre; il y répandait quelque consolationet quelque lumière; mais il pouvait et faisait, jecrois, très-peu de chose pour sa destinée.
J’ai examiné la société féodale élémentaire; j’aimis sous vos yeux les principales conséquences quien devaient découler, soit pour le possesseur du fieflui-même, soit pour sa famille, soit pour la popula-tion agglomérée autour de lui. Sortons à présent decette étroite enceinte. La population du fief n’estpas seule sur le territoire; il y a d’autres sociétés,analogues ou différentes, avec lesquelles elle est enrelation. Que devient-elle alors? Quelle influencedoit exercer sur la civilisation cette société généraleà laquelle elle appartient?
Une courte observation avant de répondre : il estvrai,le possesseur de fief et le prêtre appartenaientl’un et l’autre à une société générale; ils avaient auloin de nombreuses et fréquentes relations. Il 11’enétait pas de même des colons, des serfs : toutes lesfois que, pour désigner la population des campa-gnes , à cette époque, on se sert d’un mot général etqui semble indiquer une seule et même société, dumot peuple, par exemple, on parle sans vérité. 11 n’yavait pour cette population point de société géné-rale ; son existence était purement locale. Hors duterritoire qu’ils habitaient, les colons n’avaient af-faire à personne, ne tenaient à personne et à rien.Il n’y avait pour eux point de destinée commune,point de patrie commune; ils 11e formaient pointun peuple. Quand on parle de l’association féodaledans son ensemble, c’est des seuls possesseurs defiefs qu’il s’agit.
Voyons quels étaient les rapports de la petite so-ciété féodale avec la société générale dans laquelleelle était engagée, et quelles conséquences ces rap-ports ont dû amener dans le développement de lacivilisation.
Vous savez tous, messieurs, quels liens unis-saient entre eux les possesseurs de fiefs, quelles re-lations étaient attachées à leurs propriétés, quellesétaient les obligations de service d’une part, de pro-tection de l’autre. Je n’entrerai pas dans le détail deces obligations, il me suffit que vous en ayez uni:idée générale. De là devaient nécessairement décou-ler, dans l’âme de chaque possesseur de fief, un cer-tain nombre d’idées et de sentiments moraux, desidées de devoir, des sentiments d’affection. Que leprincipe de la fidélité, du dévouement, de la loyautéaux engagements, et tous les sentiments qui s’y peu-vent joindre, aient été développés, entretenus parles relations des possesseurs de fiefs entre eux, lefait est évident.
Ces obligations, ces devoirs, ces sentiments ont