Buch 
Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
Entstehung
JPEG-Download
 

30

QUATRIÈME LEÇON.

droits de propriété privée, le droit de donner deslois, de taxer, de punir, comme celui de disposeret de vendre. Il ny a, entre le seigneur et les culti-vateurs de ses domaines, autant du moins que celapeut se dire toutes les fois que des hommes sont enprésence, point de droits, point de garanties, pointde société.

De, je crois, cette haine vraiment prodigieuse,invincible, que le peuple des campagnes a portéede tout temps au régime féodal, à ses souvenirs, àson nom. 11 nest pas sans exemple que les hommesaient subi de pesants despotismes et sy soient ac-coutumés , bien plus, quils les aient acceptés. Ledespotisme théocratique, le despotisme monar-chique ont plus dune fois obtenu laveu, presquel'affection de la population qui les subissait. Ledespotisme féodal a toujours été repoussé , odieux;il a pesé sur les destinées, sans jamais régner surles âmes. Cest que, dans la théocratie, dans lamonarchie, le pouvoir sexerce en vertu de certainescroyances communes au maître et aux sujets; il estle représentant, le ministre dun autre pouvoir,supérieur à tous les pouvoirs humains; il parle etagit au nom de la Divinité ou dune idée générale,point au nom de lhomme lui-même, de l'hommeseul. Le despotisme féodal est tout autre ; cest lepouvoir de lindividu sur lindividu, la domina-tion de la volonté personnelle et capricieuse dunhomme. Cest peut-être la seule tyrannie quàson éternel honneur lhomme ne veuille jamaisaccepter. Partout, dans un maître, il ne voitquun homme, dès que la volonté qui pèse sur luinest quune volonté humaine, individuelle commela sienne , il sindigne et ne supporte le jougquavec courroux. Tel était le véritable caractère,le caractère distinctif du pouvoir féodal ; et telleest aussi lorigine de lantipathie quil na cessédinspirer.

Lélément religieux qui sy associait était peupropre à en adoucir le poids. Je 11e crois pas quelinfluence du prêtre, dans la petite société que jeviens de décrire, fût grande, ni quil réussît beau-coup à légitimer les rapports de la population infé-rieure avec le seigneur. LÉglise a exercé sur la ci-vilisation européenne une très-grande action , maisen procédant dune manière générale, en changeantles dispositions générales des hommes. Quand onentre de près dans la petite société féodale propre-ment dite, linfluence du prêtre, entre le seigneuret les colons, est presque nulle. Le plus souvent ilétait lui-même grossier et subalterne comme unserf, et très-peu en état ou en disposition de luttercontre larrogance du seigneur. Sans doute, appeléseul à entretenir, à développer dans la population

inférieure quelque vie morale, il lui était cher etutile à ce titre; il y répandait quelque consolationet quelque lumière; mais il pouvait et faisait, jecrois, très-peu de chose pour sa destinée.

Jai examiné la société féodale élémentaire; jaimis sous vos yeux les principales conséquences quien devaient découler, soit pour le possesseur du fieflui-même, soit pour sa famille, soit pour la popula-tion agglomérée autour de lui. Sortons à présent decette étroite enceinte. La population du fief nestpas seule sur le territoire; il y a dautres sociétés,analogues ou différentes, avec lesquelles elle est enrelation. Que devient-elle alors? Quelle influencedoit exercer sur la civilisation cette société généraleà laquelle elle appartient?

Une courte observation avant de répondre : il estvrai,le possesseur de fief et le prêtre appartenaientlun et lautre à une société générale; ils avaient auloin de nombreuses et fréquentes relations. Il 11enétait pas de même des colons, des serfs : toutes lesfois que, pour désigner la population des campa-gnes , à cette époque, on se sert dun mot général etqui semble indiquer une seule et même société, dumot peuple, par exemple, on parle sans vérité. 11 nyavait pour cette population point de société géné-rale ; son existence était purement locale. Hors duterritoire quils habitaient, les colons navaient af-faire à personne, ne tenaient à personne et à rien.Il ny avait pour eux point de destinée commune,point de patrie commune; ils 11e formaient pointun peuple. Quand on parle de lassociation féodaledans son ensemble, cest des seuls possesseurs defiefs quil sagit.

Voyons quels étaient les rapports de la petite so-ciété féodale avec la société générale dans laquelleelle était engagée, et quelles conséquences ces rap-ports ont amener dans le développement de lacivilisation.

Vous savez tous, messieurs, quels liens unis-saient entre eux les possesseurs de fiefs, quelles re-lations étaient attachées à leurs propriétés, quellesétaient les obligations de service dune part, de pro-tection de lautre. Je nentrerai pas dans le détail deces obligations, il me suffit que vous en ayez uni:idée générale. De devaient nécessairement décou-ler, dans lâme de chaque possesseur de fief, un cer-tain nombre didées et de sentiments moraux, desidées de devoir, des sentiments daffection. Que leprincipe de la fidélité, du dévouement, de la loyautéaux engagements, et tous les sentiments qui sy peu-vent joindre, aient été développés, entretenus parles relations des possesseurs de fiefs entre eux, lefait est évident.

Ces obligations, ces devoirs, ces sentiments ont