CIVILISATION EN EUROPE.
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peut être légitime. 11 n’y a pas lieu à gouverne-ment, puisque la liberté doit subsister tout entière.
Messieurs, c’est, je crois, se faire du gouverne-ment en général une bien petite et grossière idéeque de croire qu’il réside uniquement, qu’il résidemême surtout dans la force qu’il déploie pour sefaire obéir, dans son élément coercitif.
Je sors du point de vue religieux; je prends- legouvernement civil. Suivez, je vous prie, avec moile simple cours des faits. La société existe : il y aquelque chose à faire, n’importe quoi, dans sonintérêt, en son nom; il y a une loi à rendre, unemesure à prendre, un jugement à prononcer. A coupsur, il y a aussi une bonne manière de suffire à cesbesoins sociaux, il y a une bonne loi à faire, un bonparti à prendre, un bon jugement à prononcer. Dequelque chose qu’il s’agisse, quel que soit l’intérêtmis en question, il y a en toute occasion une véritéqu’il faut connaître, et qui doit décider de la con-duite.
La première affaire du gouvernement, c’est dechercher cette vérité, de découvrir ce qui est juste,raisonnable, ce qui convient à la société. Quand ill’a trouvé, il le proclame. Il faut alors qu’il tâche dele faire entrer dans les esprits, qu’il se fasse ap-prouver des hommes sur lesquels il agit, qu’il leurpersuade qu’il a raison. Y a-t-il dans tout cela quel-que chose de coercitif? Nullement. Maintenant,supposez que la vérité qui doit décider de 1’aft'aire,n’importe laquelle, supposez, dis-je, que cette véritéune fois trouvée et proclamée, tout à coup toutesles intelligences soient convaincues, toutes les vo-lontés déterminées, que tous reconnaissent que legouvernement a raison, et lui obéissent spontané-ment; il n’y a point encore de coaction, il n’y a paslieu à employer la force. Est-ce que par hasard legouvernement ne subsisterait pas? Est-ce que, danstout cela, il n’y aurait point eu de gouvernement?Évidemment, il y aurait eu gouvernement; et ilaurait accompli sa tâche. La coaction ne vient quelorsque la résistance des volontés individuelles seprésente, lorsque l’idée, le parti que le pouvoir aadopté n’obtient pas l’approbation ou la soumissionvolontaire de tous. Le gouvernement emploie alorsla force pour se faire obéir; c’est le résultat néces-saire de l’imperfection humaine; imperfection quiréside à la fois et dans le pouvoir et dans la société.Il n’y aura jamais aucun moyen de l’éviter abso-lument; les gouvernements civils seront toujoursobligés de recourir, dans une certaine mesure, à laeoaction. Mais évidemment la coaction ne les con-stitue pas; toutes les fois qu’ils peuvent s’en passer,ils s’en passent, et au grand bien de tous; et leurplus beau perfectionnement, c’est de s’en passer, de
se renfermer dans les moyens purement moraux,dans l’action exercée sur les intelligences; en sorteque, plus le gouvernement se dispense de la coac-tion , plus il est fidèle à sa vraie nature, et s’acquittebien de sa mission. Il ne se réduit point, il ne seretire point alors, comme on le répète vulgairement;il agit d’une autre manière, et d’une manière infini-ment plus générale et plus puissante. Les gouverne-ments qui emploient le plus la coaction font bienmoins de choses que ceux qui ne l’emploient guère.En s’adressant aux intelligences, en déterminant lesvolontés libres, en agissant par des moyens pure-ment intellectuels, le gouvernement, au lieu de seréduire, s’étend, s’élève; c’est alors qu’il accomplitle plus de choses, et de grandes choses. G’est, aucontraire, lorsqu’il est obligé d’employer sans cessela coaction qu’il se resserre, se rapetisse, et fait très-peu, et fait mal ce qu’il fait.
L’essence du gouvernement ne réside donc nul-lement dans la coaction, dans l’emploi de la force;ce qui le constitue avant tout, c’est un système demoyens et de pouvoirs, conçu dans le dessein d’ar-river à la découverte de ce qu’il convient de fairedans chaque occasion, à la découverte de la véritéqui a droit de gouverner la société, pour la faireentrer ensuite dans les esprits, et la faire adoptervolontairement, librement. La nécessité et la pré-sence d’un gouvernement sont donc très-conceva-bles, quand même il n’y aurait lieu à aucune coac-tion, quand elle y serait absolument interdite.
Eh bien, messieurs, tel est le gouvernement dela société religieuse; sans doute la coaction lui estinterdite; sans doute, par cela seul qu’il a pourunique territoire la conscience humaine, l’emploide la force y est illégitime, quel qu’en soit le but :mais il n’en subsiste pas moins; il n’en a pas moinsà accomplir tous les actes qui viennent de passersous vos yeux. Il faut qu’il cherche quelles sont lesdoctrines religieuses qui résolvent les problèmes dela destinée humaine; ou, s’il y a déjà un systèmegénéral de croyances dans lequel ces problèmessoient résolus, il faut que, dans chaque cas parti-culier, il découvre et mette en lumière les consé-quences du système; il faut qu’il promulgue elmaintienne les préceptes qui correspondent à sesdoctrines; il faut qu’il les prêche, les enseigne, quelorsque la société s’en écarte, il les lui rappelle.Rien de coactif; mais la recherche, la prédication,l’enseignement des vérités religieuses; au besoin,les admonitions, la censure; c’est là la tâche dugouvernement religieux; c’est là son devoir. Suppri-mez aussi complètement que vous voudrez la coac-tion, vous verrez toutes les questions essentielles del’organisation du gouvernement s’élever et réclamer