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CIVILISATION EN EUROPE.
propre sein, par des besoins de réforme, de déve-loppement intérieur. A tout prendre, c’est une so-ciété qui a constamment changé, marché, qui a unehistoire variée et progressive. Nul doute que l’égaleadmission de tous les hommes aux charges ecclé-siastiques, que le continuel recrutement de l’Eglisepar un principe d’égalité, n’aient puissamment con-couru à y entretenir, à y ranimer sans cesse le mou-vement et la vie, à prévenir le triomphe de l’espritd’immobilité.
Comment l’Église, qui admettait tous les hommesau pouvoir, s’assurait-elle qu’ils y avaient droit?Comment découvrait-on et allait-on puiser, dans lesein de la société, les supériorités légitimes qui de-vaient prendre part au gouvernement?
Deux principes étaient en vigueur dans l’Église :1° l’élection de l’inférieur par le supérieur, le choix,la nomination ; 2° l’élection du supérieur par les su-bordonnés, ou l’élection proprement dite, telle quenous la concevons aujourd’hui.
L’ordination des prêtres, par exemple, la facultéde faire un homme prêtre, appartenait au supérieurseul; le choix se faisait du supérieur à l’inférieur.De même, dans la collation de certains bénéfices ec-clésiastiques, entre autres des bénéfices attachés àdes concessions féodales, c’était le supérieur, roi,pape ou seigneur, qui nommait le bénéficier. Dansd’autres cas, le principe de l’élection proprementdite agissait. Lesévêquesontété longtemps et étaientsouvent encore, à l’époque qui nous occupe, élus parle corps du clergé; les fidèles y intervenaient mêmequelquefois. Dans l’intérieur des monastères, l’abbéétait élu par les moines. A Rome, les papes étaientélus par le collège des cardinaux, et même aupara-vant, tout le clergé romain y prenait part. Vous trou-vez donc les deux principes, le choix de l’inférieurpar le supérieur, et l’élection du supérieur par lessubordonnés, reconnus et en action dans l’Église,particulièrement à l’époque qui nous occupe; c’étaitpar l’un ou l’autre de ces moyens, qu’elle désignaitles hommes appelés à exercer une portion du pou-voir ecclésiastique.
Non-seulement ces deux principes coexistaient,mais, essentiellement différents, ils étaient en lutte.Après bien des siècles, après bien des vicissitudes,c’est la désignation de l’inférieur par le supérieur,qui l’a emporté dans l’Eglise chrétienne. Mais, engénéral, du v' au xii' siècle, c’était l’autre principe,le choix du supérieur par les subordonnés, qui pré-valait encore. Ét ne vous étonnez pas, messieurs, dela coexistence de ces deux principes si divers; re-gardez à la société en général, au cours naturel dumonde, à la manière dont le pouvoir s’y transmet;vous verrez que cette transmission s’opère, tantôt
suivant l’un de ces modes, tantôt suivant l’autre.L’Eglise ne les a point inventés; elle les a trouvésdans le gouvernement providentiel des choses hu-maines ; elle les lui a empruntés. 11 y a du vrai, del’utile dans l’un et dans l’autre. Leur combinaisonserait souvent le meilleur moyen de découvrir lepouvoir légitime. C’est un grand malheur, à monavis, qu’un seul des deux, le choix de l’inférieur parle supérieur, l’ait emporté dans l’Église ; le secondcependant n’y a jamais complètement péri; et sousdes noms divers, avec plus ou moins de succès, ils’est reproduit à toutes les époques, assez du moinspour protester et interrompre la prescription.
L’Église chrétienne, messieurs, puisait, à l’épo-que qui nous occupe, une force immense dans sonrespect de l’égalité et des supériorités légitimes.C’était la société la plus populaire, la plus acces-sible, la plus ouverte à tous les talents, à toutes lesnobles ambitions de la nature humaine. De là sur-tout sa puissance, bien plus que de ses richesseset des moyens illégitimes qu’elle a trop souvent em-ployés.
Quant à la seconde condition d’un bon gouverne-ment, le respect de la liberté, celui de l’Église lais-sait beaucoup à désirer.
Deux mauvais principes s’y rencontraient : l’unavoué, incorporé pour ainsi dire dans les doctrinesde l’Église; l’autre introduit dans son sein par lafaiblesse humaine, nullement par une conséquencelégitime des doctrines.
Le premier, c’était la dénégation des droits de laraison individuelle, la prétention de transmettre lescroyances de haut en bas dans toute la société reli-gieuse, sans que personne eût le droit de les débattrepour son propre compte. Il est plus aisé de poserenprincipe cette prétention que de la faire réellementprévaloir. Une conviction n’entre point dans l’intel-ligence humaine si l’intelligence ne lui ouvre laporte; il faut qu’elle se fasse accepter. De quelquemanière qu’elle se présente, quel que soit le nomqu’elle invoque, la raison y regarde, et si elle pénè-tre, c’est qu’elle est acceptée. Ainsi, il y a toujours,sous quelque forme qu’on la cache, action de la rai-son individuelle sur les idées qu’on prétend lui im-poser. Il est très-vrai cependant que la raison peutêtre altérée; elle peut, jusqu’à un certain point,s’abdiquer, se mutiler; on peut l’induire à faire unmauvais usage de ses facultés, à n’en pas faire toutl’usage qu’elle a le droit d’en faire. Telle a été eneffet la conséquence du mauvais principe admis parl’Église; mais quant à l’action pure et complète dece principe, elle n’a jamais eu lieu, elle n’a jamaispu avoir lieu.
Le second mauvais principe, c’est le droit de