Buch 
Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
Entstehung
JPEG-Download
 

58

CIVILISATION EN EUROPE.

pour la régler moralement; que la religion ne peut,ne doit agir que par des moyens moraux; elles au-raient respecté la volonté de lhomme en sappli-quant à la gouverner. Elles lont trop oublié, et lepouvoir religieux a fini par en souffrir lui-mêmeaussi bien que la liberté. ( Applaudissements .)

Je ne pousserai pas plus loin, messieurs, lexa-men des conséquences générales de linlluence delEglise sur la civilisation européenne; je les ai ré-sumées dans ce double résultat ; grande et salutaireinfluence sur Tordre intellectuel et moral, influenceplutôt fâcheuse quutile sur Tordre politique pro-prement dit. Nous avons maintenant à contrôler nosassertions par les faits, à vérifier par lhistoire ceque nous avons déduit de la nature même et de lasituation de la société ecclésiastique. Voyons quellea été, du v' au xn e siècle, la destinée de lÉglisechrétienne, et si, en effet, les principes que jaimis sous vos yeux, les résultats que jai essayé dentirer, se sont développés tels que jai cru les pres-sentir.

Gardez-vous de croire, messieurs, que ces prin-cipes, ces conséquences, aient apparu à la fois etaussi clairement que je les ai présentés. Cest unegrande et trop commune erreur, quand on consi-dère le passé à des siècles de dislance, doublier lachronologie morale, doublier, singulier oubli, quelhistoire est essentiellement successive. Prenez lavie dun homme, de Cromwell, de Gustave-Adolphe,du cardinal de Richelieu. Il entre dans la carrière,il marche, il avance; de grands événements agis-sent sur lui, il agit sur de grands événements; il ar-rive au terme; nous le connaissons alors, mais dansson ensemble, tel quil est sorti en quelque sorte,après un long travail, de latelier de la Providence.Or, en commençant, il nétait point ce quil estainsi devenu; il na pas été complet, achevé un seulmoment de sa vie; il sest fait successivement. Leshommes se font moralement comme physiquement;ils changent tous les jours; leur être se modifie sanscesse. Le Cromwell de 1650 nétait pas le Cromwellde 16-10. 11 y a bien toujours un fond dindividua-lité, le même homme qui persiste; mais que di-dées , que de sentiments, que de volontés ont changéen lui! Que de choses il a perdues et acquises! Aquelque moment que nous considérions la vie delhomme, il ny en a aucun il ait été tel que nousle voyons quand le terme est atteint.

Cest pourtant, messieurs, Terreur sonttombés la plupart des historiens; parce quils ontacquis une idée complète de lhomme, ils le voienttel dans tout le cours de sa carrière; pour eux, cestle même Cromwell qui entre en 1628 dans le par-lement, et qui meurt trente ans après dans le palais

de White-Uall. Et en fait dinstitutions, d'influen-ces générales, on commet sans cesse la même mé-prise. Prenons soin de nous en défendre, messieurs;je vous ai présenté dans leur ensemble les principesde lEglise, et le développement des conséquences.Sachez bien quhistoriquement ce tableau nest pasvrai. Tout cela a été partiel, successif, jeté çà etdans lespace et le temps. Ne vous attendez pas à re-trouver, dans le récit des faits, cet ensemble, cetenchaînement prompt et systématique. Nous verronspoindre ici tel principe, tel autre; tout sera in-complet, inégal, épars; il faudra arriver aux tempsmodernes, au bout de la carrière, pour retrouverlensemble. Je vais mettre sous vos yeux les diversétats par lesquels lÉglise a passé du v' au xiP siècle;nous ny puiserons pas la démonstration complètedes assertions que je vous ai présentées; cependant,nous en verrons assez, je crois, pour pressentir leurlégitimité.

Le premier état dans lequel lEglise se montreau v e siècle, cest létat dÉglise impériale, dÉglisede lempire romain. Quand lempire romain esttombé, lEglise se croyait au terme de sa carrière,à son triomphe définitif. Elle avait enfin complète-ment vaincu le paganisme. Le dernier empereurquiait pris la qualité de souverain pontife, dignitépaïenne, cest lempereur Gratien, mort à la fin duiv e siècle. Gratien était encore appelé souverain pon-tife, comme Auguste et Tibère. LEglise se croyaitégalement au bout de sa lutte contre les hérétiques,contre les ariens surtout, la principale des hérésiesdu temps. Lempereur Théodose instituait contreeux, à la fin du iv* siècle, une législation complèteet rigoureuse. LEglise était donc en possession dugouvernement et de la victoire sur Ses deux plusgrands ennemis. Gest à ce moment quelle vit lem-pire romain lui manquer, et se trouva en présencedautres païens, dautres hérétiques, en présencedes Barbares, des Gotlis, des Vandales, des Bour-guignons, des Francs. La chute était immense. Vousconcevez sans peine quun vif attachement pourlempire dut se conserver dans le sein de lÉglise.Aussi la voit-on adhérer fortement à ce qui en reste,au régime municipal et au pouvoir absolu. Et quandelle a réussi à convertir les Barbares, elle essaye deressusciter lempire; elle sadresse aux rois barba-res, elle les conjure de se faire empereurs romains,de prendre tous les droits des empereurs romains,dentrer avec lÉglise dans les mêmes relationselle était avec lempire romain. Cest le travaildes évêques du v e et du vi' siècle. Gest létat géné-ral de lÉglise.

La tentative ne pouvait réussir; il ny avait pasmoyen de refaire la société romaine avec des Bar-