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CIVILISATION EN EUROPE.
pour la régler moralement; que la religion ne peut,ne doit agir que par des moyens moraux; elles au-raient respecté la volonté de l’homme en s’appli-quant à la gouverner. Elles l’ont trop oublié, et lepouvoir religieux a fini par en souffrir lui-mêmeaussi bien que la liberté. ( Applaudissements .)
Je ne pousserai pas plus loin, messieurs, l’exa-men des conséquences générales de l’inlluence del’Eglise sur la civilisation européenne; je les ai ré-sumées dans ce double résultat ; grande et salutaireinfluence sur Tordre intellectuel et moral, influenceplutôt fâcheuse qu’utile sur Tordre politique pro-prement dit. Nous avons maintenant à contrôler nosassertions par les faits, à vérifier par l’histoire ceque nous avons déduit de la nature même et de lasituation de la société ecclésiastique. Voyons quellea été, du v' au xn e siècle, la destinée de l’Églisechrétienne, et si, en effet, les principes que j’aimis sous vos yeux, les résultats que j’ai essayé d’entirer, se sont développés tels que j’ai cru les pres-sentir.
Gardez-vous de croire, messieurs, que ces prin-cipes, ces conséquences, aient apparu à la fois etaussi clairement que je les ai présentés. C’est unegrande et trop commune erreur, quand on consi-dère le passé à des siècles de dislance, d’oublier lachronologie morale, d’oublier, singulier oubli, quel’histoire est essentiellement successive. Prenez lavie d’un homme, de Cromwell, de Gustave-Adolphe,du cardinal de Richelieu. Il entre dans la carrière,il marche, il avance; de grands événements agis-sent sur lui, il agit sur de grands événements; il ar-rive au terme; nous le connaissons alors, mais dansson ensemble, tel qu’il est sorti en quelque sorte,après un long travail, de l’atelier de la Providence.Or, en commençant, il n’était point ce qu’il estainsi devenu; il n’a pas été complet, achevé un seulmoment de sa vie; il s’est fait successivement. Leshommes se font moralement comme physiquement;ils changent tous les jours; leur être se modifie sanscesse. Le Cromwell de 1650 n’était pas le Cromwellde 16-10. 11 y a bien toujours un fond d’individua-lité, le même homme qui persiste; mais que d’i-dées , que de sentiments, que de volontés ont changéen lui! Que de choses il a perdues et acquises! Aquelque moment que nous considérions la vie del’homme, il n’y en a aucun où il ait été tel que nousle voyons quand le terme est atteint.
C’est pourtant là, messieurs, Terreur où sonttombés la plupart des historiens; parce qu’ils ontacquis une idée complète de l’homme, ils le voienttel dans tout le cours de sa carrière; pour eux, c’estle même Cromwell qui entre en 1628 dans le par-lement, et qui meurt trente ans après dans le palais
de White-Uall. Et en fait d’institutions, d'influen-ces générales, on commet sans cesse la même mé-prise. Prenons soin de nous en défendre, messieurs;je vous ai présenté dans leur ensemble les principesde l’Eglise, et le développement des conséquences.Sachez bien qu’historiquement ce tableau n’est pasvrai. Tout cela a été partiel, successif, jeté çà et làdans l’espace et le temps. Ne vous attendez pas à re-trouver, dans le récit des faits, cet ensemble, cetenchaînement prompt et systématique. Nous verronspoindre ici tel principe, là tel autre; tout sera in-complet, inégal, épars; il faudra arriver aux tempsmodernes, au bout de la carrière, pour retrouverl’ensemble. Je vais mettre sous vos yeux les diversétats par lesquels l’Église a passé du v' au xiP siècle;nous n’y puiserons pas la démonstration complètedes assertions que je vous ai présentées; cependant,nous en verrons assez, je crois, pour pressentir leurlégitimité.
Le premier état dans lequel l’Eglise se montreau v e siècle, c’est l’état d’Église impériale, d’Églisede l’empire romain. Quand l’empire romain esttombé, l’Eglise se croyait au terme de sa carrière,à son triomphe définitif. Elle avait enfin complète-ment vaincu le paganisme. Le dernier empereurquiait pris la qualité de souverain pontife, dignitépaïenne, c’est l’empereur Gratien, mort à la fin duiv e siècle. Gratien était encore appelé souverain pon-tife, comme Auguste et Tibère. L’Eglise se croyaitégalement au bout de sa lutte contre les hérétiques,contre les ariens surtout, la principale des hérésiesdu temps. L’empereur Théodose instituait contreeux, à la fin du iv* siècle, une législation complèteet rigoureuse. L’Eglise était donc en possession dugouvernement et de la victoire sur Ses deux plusgrands ennemis. G’est à ce moment qu’elle vit l’em-pire romain lui manquer, et se trouva en présenced’autres païens, d’autres hérétiques, en présencedes Barbares, des Gotlis, des Vandales, des Bour-guignons, des Francs. La chute était immense. Vousconcevez sans peine qu’un vif attachement pourl’empire dut se conserver dans le sein de l’Église.Aussi la voit-on adhérer fortement à ce qui en reste,au régime municipal et au pouvoir absolu. Et quandelle a réussi à convertir les Barbares, elle essaye deressusciter l’empire; elle s’adresse aux rois barba-res, elle les conjure de se faire empereurs romains,de prendre tous les droits des empereurs romains,d’entrer avec l’Église dans les mêmes relations oùelle était avec l’empire romain. C’est là le travaildes évêques du v e et du vi' siècle. G’est l’état géné-ral de l’Église.
La tentative ne pouvait réussir; il n’y avait pasmoyen de refaire la société romaine avec des Bar-