Buch 
Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
Entstehung
JPEG-Download
 

65

SEPTIÈME LEÇON.

Entrons dans la commune même, voyons ce quisy passe : la scène change; nous sommes dans uneespèce de place forte défendue par des bourgeoisarmés; ces bourgeois se taxent, élisent leurs magis-trats, jugent, punissent, sassemblent pour délibérersur leurs affaires; tous viennent à ces assemblées;ils font la guerre pour leur compte, contre leurseigneur; ils ont une milice. En un mot, ils se gou-vernent; ils sont souverains.

Cest le même contraste qui, dans la France duxviii' siècle, avait (ant étonné le bourgeois du xii';seulement les rôles sont déplacés. Ici, la nationbourgeoise est tout, la commune rien; la nationbourgeoise nest rien, la commune tout.

Certes, messieurs, il faut quentre le xu e et lexvm e siècle il se soit passé bien des choses, bien desévénements extraordinaires, quil se soit accomplibien des révolutions pour amener dans lexistencedune classe sociale un changement si immense.Malgré cfc changement, nul doute que le tiers étatde 1789 ne fût, politiquement parlant, le descendantet lhéritier des communes du xu e siècle. Cette na-tion française si hautaine, si ambitieuse, qui élèveses prétentions si haut, qui proclame sa souverainetéavec tant déclat, qui prétend non-seulement se ré-générer, se gouverner elle-même, mais gouverneret régénérer le momie, descend incontestablementde ces communes qui se révoltaient au xii' siècle,assez obscurément, quoique avec beaucoup de cou-rage, dans lunique but déchapper, dans quelquescoins du territoire, à lobscure tyrannie de quelquesseigneurs.

A coup sûr, messieurs, ce nest pas dans létat descommunes au xii siècle que nous trouverons lex-plication dune telle métamorphose; elle sest ac-complie, elle a ses causes dans les événements quise sont succédé du xn e au xvm e siècle; cest quenous les rencontrerons en avançant. Cependant,messieurs, lorigine du tiers état a joué un grandrôle dans son histoire; quoique nous ny devionspas apprendre tout le secret de sa destinée, nous yeu reconnaîtrons du moins le germe; ce quil a étédabord se retrouve dans ce quil est devenu, beau-coup plus même peut-être que ne le feraient pré-sumer les apparences. Un tableau, même incomplet,de létal des communes au xu e siècle vous en lais-sera, je crois, convaincus.

Pour bien connaître cet état, il faut considérerles communes sous deux points de vue principaux.11 y a deux grandes questions à résoudre : lapremière, celle de l'affranchissement même descommunes, la question de savoir comment la révo-lution sest opérée, par quelles causes, quel change-ment elle a apporté dans la situation des bourgeois,

ce quelle en a fait dans la société en général, aumilieu des autres classes, dans lÉtat. La secondequestion est relative au gouvernement même descommunes, à létat intérieur des villes affranchies,aux rapports des bourgeois entre eux, aux principes,aux formes, aux mœurs qui dominaient dans lescités.

Cest de ces deux sources, dune part du chan-gement apporté dans la situation sociale des bour-geois, et de lautre de leur gouvernement intérieur,de leur état communal, qua découlé toute leur in-fluence sur la civilisation moderne. 11 ny a aucundes faits que cette influence a produits qui ne doiveêtre rapporté à lune ou à lautre de ces deux cau-ses. Quand donc nous nous en serons bien renducompte, quand nous comprendrons bien l'affranchis-sement des communes dune part, et le gouverne-ment des communes de lautre, nous serons enpossession, pour ainsi dire, des deux clefs de leurhistoire.

Enfin je dirai un mot de la diversité de létat descommunes en Europe. Les faits que je vais mettresous vos yeux ne sappliquent point indifféremmentà tontes les communes du xn e siècle, aux communesdItalie, dEspagne, dAngleterre, de France. Il y ena bien un certain nombre qui conviennent à toutes;mais les différences sont grandes et importantes. Jeles indiquerai en passant; nous les retrouverons plustard dans le cours de la civilisation, et nous les étu-dierons alors de plus près.

Pour se rendre compte de laffranchissement mêmedes communes, il faut se rappeler quel a été létatdes villes du v e au xi e siècle, depuis la chute de lem-pire romain jusquau moment la révolution com-munale a commencé. Ici, je le répète, les diversitéssont très-grandes; létat des villes a prodigieusementvarié dans les différents pays de lEurope ; cepen-dant il y a des faits généraux quon peut affirmer àpeu près de toutes les villes ; et je mappliquerai àmy renfermer. Quand jen sortirai, ce que je diraide plus spécial sappliquera aux communes de laFrance, et surtout aux communes du nord de laFrance, au-dessus du Rhône et de la Loire : celles- seront en saillie dans le tableau que jessayeraide tracer.

Après la chute de lempire romain, messieurs, duv e au x e siècle, létat des villes ne fut un état ni deservitude ni de liberté. On court dans lemploi desmots la môme chance derreur que je vous faisaisremarquer lautre jour dans la peinture des hommeset des événements. Quand une société a duré long-temps, et sa langue aussi, les mots prennent un senscomplet, déterminé, précis, un sens légal, officielon quelque sorte. Le temps a fait entrer dans le sens