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CIVILISATION EN EUROPE.
d’esprit des bourgeois, de leur humilité, de l’exces-sive modestie de leurs prétentions quant au gouver-nement de leur pays, de la facilité avec laquelle ilsse contentent. Rien ne révèle en eux cet esprit vrai-ment politique qui aspire à inlluer, à réformer, àgouverner; rien n’atteste la hardiesse des pensées,la grandeur de l’ambition : on dirait de sages ethonnêtes affranchis.
Il n’y a guère, messieurs, que deux sources d’oùpuissent découler, dans la sphère politique, la gran-deur de l’ambition et la fermeté de la pensée. Il fautavoir ou le sentiment d’une grande importance, d’ungrand pouvoir exercé sur la destinée des autres, etdans un vaste horizon; ou bien il faut porter en soiun sentiment énergique d’une complète indépen-dance individuelle, la certitude de sa propre liberté,la conscience d’une destinée étrangère à toute autrevolonté que celle de l’homme lui-même. A l’une ouà l’autre de ces deux conditions semblent attachésla hardiesse de l’esprit, la hauteur de l’ambition,le besoin d’agir dans une grande sphère, et d’obte-nir de grands résultats.
Ni l’une ni l’autre de ces conditions ne s’est ren-contrée dans la situation des bourgeois du moyenâge. Ils n’étaient, vous venez de le voir, importantsque pour cux-mémes ; ils n’exerçaient, hors de leurville et sur l’Etat en général, aucune grande in-fluence. Ils ne pouvaient avoir non plus un grandsentiment d’indépendance individuelle. En vain ilsavaient vaincu, en vain ils avaient obtenu unecharte. Le bourgeois d’une ville, se comparant aupetit seigneur qui habitait près de lui, et qui venaitd’être vaincu, n’en sentait pas moins son extrêmeinfériorité; il ne connaissait pas ce fier sentimentd’indépendance qui animait le propriétaire de fief;il tenait sa part de liberté non de lui seul, mais deson association avec d’autres, secours diflicile etprécaire. De là ce caractère de réserve, de timiditéd’esprit, de modestie craintive, d’humilité dans lelangage, même au milieu d’une conduite ferme, quiest si profondément empreint dans la vie non-seu-lement des bourgeois du xii' siècle, mais de leursplus lointains descendants. Us n’ont point le goûtdes grandes entreprises; quand le sort les y jette,ils en sont inquiets et embarrassés; la responsabi-lité les trouble; ils se sentent hors de leur sphère;ils aspirent à y rentrer; ils traiteront à bon marché.Aussi, dans le cours de l’histoire de l’Europe, de laFrance surtout, voit-on la bourgeoisie estimée, con-sidérée, ménagée, respectée même, mais rarementredoutée; elle a rarement produit sur ses adver-saires l’impression d’une grande et fière puissance,d’une puissance vraiment politique. 11 n’y a pointà s’étonner de cette faiblesse de la bourgeoisie mo-
' derne; la principale cause en est dans son originemême, dans ces circonstances de son affranchisse-ment que je viens de mettre sous vos yeux. La hau-teur de l’ambilion, indépendamment des conditionssociales, l’étendue et la fermeté de la pensée poli-tique, le besoin d’intervenir dans les attàires dupays, la pleine conscience enfin de la grandeur del’homme, en tant qu’homme, et du pouvoir qui luiappartient, s’il est capable de l’exercer, ce sont là,messieurs, en Europe, des sentiments, des disposi-tions toutes modernes, issues de la civilisation mo-derne, fruit de cette glorieuse et puissante généralitéqui la caractérise, et qui ne saurait manquer d’as-surer au public, dans le gouvernement du pays, uneinfluence, un poids, qui ont constamment manquéet dû manquer aux bourgeois nos aïeux. (Applau-dissements. )
Eu revanche, ils acquirent et déployèrent, dansla lutte d’intérêts locaux qu’ils eurent à soutenir,sous cet étroit horizon, un degré d’énergie, de dé-vouement, de persévérance, de patience, qui n’a ja-mais été surpassé. La difficulté de l’entreprise étaittelle, ils avaient à lutter contre de tels périls, qu’ily fallut un déploiement de courage sans exemple.Un se fait aujourd’hui uue très-fausse idée de la viedes bourgeois des xn' et xin' siècles. Vous avez ludans l’un des romans de Walter Scott, QuentinDuncard, la peinture qu’il a faite du bourgmestrede Liège : il en a fait un vrai bourgeois de comédie,gras, mou, sans expérience, sans audace, unique-ment occupé de mener sa vie commodément. Lesbourgeois de ce temps, messieurs, avaient toujoursla cotte de mailles sur la poitrine, la pique à lamain; leur vie était presque aussi orageuse, aussiguerrière, aussi dure que celle des seigneurs qu’ilscombattaient. C’est dans ces continuels périls, enluttant contre toutes les diflicullés de la vie prati-que, qu’ils avaient acquis ce mâle caractère, cetteénergie obstinée, qui se sont un peu perdus dans lamolle activité des temps modernes.
Messieurs, aucun de ces effets sociaux ou morauxde l’affranchissement des communes n’avait pris auxii e siècle tout son développement; c’est dans lessiècles suivants qu’ils ont clairement apparu, etqu’on a pu les discerner. Il est certain cependantque le germe en était déposé dans la situation ori-ginaire des communes, dans le mode de leur affran-chissement et la place que prirent alors les bour-geois dans la société. J’ai donc été en droit de lesfaire pressentir dès aujourd’hui. Pénétrons main-tenant dans l’intérieur même de la commune duxii* siècle; voyons comment elle était gouvernée,quels principes et quels faits dominaient dans lesrapports des bourgeois entre eux.