Buch 
Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
Entstehung
JPEG-Download
 

08

CIVILISATION EN EUROPE.

desprit des bourgeois, de leur humilité, de lexces-sive modestie de leurs prétentions quant au gouver-nement de leur pays, de la facilité avec laquelle ilsse contentent. Rien ne révèle en eux cet esprit vrai-ment politique qui aspire à inlluer, à réformer, àgouverner; rien natteste la hardiesse des pensées,la grandeur de lambition : on dirait de sages ethonnêtes affranchis.

Il ny a guère, messieurs, que deux sources dpuissent découler, dans la sphère politique, la gran-deur de lambition et la fermeté de la pensée. Il fautavoir ou le sentiment dune grande importance, dungrand pouvoir exercé sur la destinée des autres, etdans un vaste horizon; ou bien il faut porter en soiun sentiment énergique dune complète indépen-dance individuelle, la certitude de sa propre liberté,la conscience dune destinée étrangère à toute autrevolonté que celle de lhomme lui-même. A lune ouà lautre de ces deux conditions semblent attachésla hardiesse de lesprit, la hauteur de lambition,le besoin dagir dans une grande sphère, et dobte-nir de grands résultats.

Ni lune ni lautre de ces conditions ne sest ren-contrée dans la situation des bourgeois du moyenâge. Ils nétaient, vous venez de le voir, importantsque pour cux-mémes ; ils nexerçaient, hors de leurville et sur lEtat en général, aucune grande in-fluence. Ils ne pouvaient avoir non plus un grandsentiment dindépendance individuelle. En vain ilsavaient vaincu, en vain ils avaient obtenu unecharte. Le bourgeois dune ville, se comparant aupetit seigneur qui habitait près de lui, et qui venaitdêtre vaincu, nen sentait pas moins son extrêmeinfériorité; il ne connaissait pas ce fier sentimentdindépendance qui animait le propriétaire de fief;il tenait sa part de liberté non de lui seul, mais deson association avec dautres, secours diflicile etprécaire. De ce caractère de réserve, de timiditédesprit, de modestie craintive, dhumilité dans lelangage, même au milieu dune conduite ferme, quiest si profondément empreint dans la vie non-seu-lement des bourgeois du xii' siècle, mais de leursplus lointains descendants. Us nont point le goûtdes grandes entreprises; quand le sort les y jette,ils en sont inquiets et embarrassés; la responsabi-lité les trouble; ils se sentent hors de leur sphère;ils aspirent à y rentrer; ils traiteront à bon marché.Aussi, dans le cours de lhistoire de lEurope, de laFrance surtout, voit-on la bourgeoisie estimée, con-sidérée, ménagée, respectée même, mais rarementredoutée; elle a rarement produit sur ses adver-saires limpression dune grande et fière puissance,dune puissance vraiment politique. 11 ny a pointà sétonner de cette faiblesse de la bourgeoisie mo-

' derne; la principale cause en est dans son originemême, dans ces circonstances de son affranchisse-ment que je viens de mettre sous vos yeux. La hau-teur de lambilion, indépendamment des conditionssociales, létendue et la fermeté de la pensée poli-tique, le besoin dintervenir dans les attàires dupays, la pleine conscience enfin de la grandeur delhomme, en tant quhomme, et du pouvoir qui luiappartient, sil est capable de lexercer, ce sont,messieurs, en Europe, des sentiments, des disposi-tions toutes modernes, issues de la civilisation mo-derne, fruit de cette glorieuse et puissante généralitéqui la caractérise, et qui ne saurait manquer das-surer au public, dans le gouvernement du pays, uneinfluence, un poids, qui ont constamment manquéet manquer aux bourgeois nos aïeux. (Applau-dissements. )

Eu revanche, ils acquirent et déployèrent, dansla lutte dintérêts locaux quils eurent à soutenir,sous cet étroit horizon, un degré dénergie, de dé-vouement, de persévérance, de patience, qui na ja-mais été surpassé. La difficulté de lentreprise étaittelle, ils avaient à lutter contre de tels périls, quily fallut un déploiement de courage sans exemple.Un se fait aujourdhui uue très-fausse idée de la viedes bourgeois des xn' et xin' siècles. Vous avez ludans lun des romans de Walter Scott, QuentinDuncard, la peinture quil a faite du bourgmestrede Liège : il en a fait un vrai bourgeois de comédie,gras, mou, sans expérience, sans audace, unique-ment occupé de mener sa vie commodément. Lesbourgeois de ce temps, messieurs, avaient toujoursla cotte de mailles sur la poitrine, la pique à lamain; leur vie était presque aussi orageuse, aussiguerrière, aussi dure que celle des seigneurs quilscombattaient. Cest dans ces continuels périls, enluttant contre toutes les diflicullés de la vie prati-que, quils avaient acquis ce mâle caractère, cetteénergie obstinée, qui se sont un peu perdus dans lamolle activité des temps modernes.

Messieurs, aucun de ces effets sociaux ou morauxde laffranchissement des communes navait pris auxii e siècle tout son développement; cest dans lessiècles suivants quils ont clairement apparu, etquon a pu les discerner. Il est certain cependantque le germe en était déposé dans la situation ori-ginaire des communes, dans le mode de leur affran-chissement et la place que prirent alors les bour-geois dans la société. Jai donc été en droit de lesfaire pressentir dès aujourdhui. Pénétrons main-tenant dans lintérieur même de la commune duxii* siècle; voyons comment elle était gouvernée,quels principes et quels faits dominaient dans lesrapports des bourgeois entre eux.