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Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
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CIVILISATION EN FRANCE.

seulement à une crise, à une époque de destructionpassagère ; cest aussi le caractère permanent, ré-gulier, paisible, de létat social qui se fonde ousannonce de toutes parts. Cet état repose sur ladiscussion et la publicité, cest-à-dire, sur lempirede la raison publique, des doctrines, des convic-tions communes à tous. Dune part, jamais les faitsnont tenu tant de place dans la science; de lautre,jamais les idées nont joué dans le monde un sigrand rôle.

Il en était bien autrement jadis, messieurs, il ya cent ans : dans Tordre intellectuel, dans la scienceproprement dite, les faits étaient mal étudiés, peurespectés; le raisonnement et l'imagination se don-naient libre carrière; on se livrait à lélan des hypo-thèses; on se hasardait sans autre guide que le fildes déductions. Dans Tordre politique, au contraire,dans le monde réel, les faits étaient tout-puissants,et passaient presque pour naturellement légitimes.On ne se hasardait guère à les contester, mêmequand on sen plaignait; la sédition était plus com-mune que la hardiesse de la pensée, et lesprit eûtété mal venu à réclamer, pour une idée, au nom dela vérité seule, quelque part aux affaires dici-bas.

Le cours de la civilisation a donc renversé lan-cien état de choses : elle a amené lempire des faits dominait le libre mouvement de lesprit, et lin-fluence des idées régnait presque exclusivementlautorité des faits.

Cela est si vrai que ce résultat est empreint, etfortement empreint, jusque dans les reproches dontla civilisation actuelle est lobjet. Ses adversairesparlent-ils de létat actuel de lesprit humain, de ladirection de ses travaux? Ils laccusent de séche-resse , de petitesse. Celte méthode rigoureuse, po-sitive, cet esprit scientifique abaisse, disent-ils, lesidées, glace limagination, ôte à lintelligence sagrandeur, sa liberté, la rétrécit et la matérialise.Sagil-il de létat des sociétés, de ce qui sy tente,de ce qui sy fait? On poursuit des chimères, onsembarque sur la foi des théories ; ce sont les faitsquil faut étudier, respecter, chérir; il ne faut croirequà lexpérience. En sorte que la civilisation ac-tuelle est accusée à la fois de sécheresse et de rê-verie, dhésitation et de précipitation, de timiditéet de témérité. Comme philosophes, nous ramponsterre à terre; comme politiques, nous tentons len-treprise dIcare, et nous aurons le même sort.

Cest ce double reproche, ou, pour mieux dire,ce double péril, messieurs, que nous avons à re-pousser. Nous sommes chargés en effet de résoudrele problème qui y donne lieu. Nous sommes chargésde faire prévaloir de plus en plus dans Tordre in-tellectuel lempire des faits, dans Tordre social,

lempire des idées; de gouverner de plus en plusnotre raison selon la réalité, la réalité selon notreraison; de maintenir, à la fois, la rigueur de laméthode scientifique, et le légitime empire de lin-telligence. 11 ny a rien de contradictoire, tantsen faut; cest au contraire le résultat naturel, né-cessaire , de la situation de lhomme comme spec-tateur au milieu du monde, et de sa mission commeacteur sur le monde. Je ne suppose rien, messieurs,je nexplique point, je décris ce qui est. Nous som-mes jetés dans un monde que nous navons pointcréé ni inventé ; nous le trouvons, nous le regar-dons, nous létudions; il faut bien que nous le pre-nions comme un fait, car il subsiste hors de nous,indépendamment de nous; cest sur des faits quenotre esprit sexerce, il na que des faits pour ma-tériaux; et quand il en découvre les lois générales,ces lois sont elles-mêmes des faits quil constate.Ainsi le veut notre situation comme spectateurs.Comme acteurs nous faisons autre chose ; quandnous avons observé les faits extérieurs, leur con-naissance développe en nous des idées qui leur sontsupérieures; nous nous sentons appelés à réformer,à perfectionner, à régler ce qui est ; nous nous sen-tons capables dagir sur le monde, dy étendre leglorieux empire de la raison. Cest la mission delhomme : comme spectateur, il est soumis aux faits;comme acteur, il sen empare et leur imprime uneforme plus régulière, plus pure. Je le disais donctout à lheure à bon droit; il ny a rien de contra-dictoire dans le problème que nous avons à résou-dre. Il est très-vrai quun double péril est attaché àcette double tâche; en étudiant les faits, lintelli-gence peut sen laisser écraser; elle peut sabaisser,se rétrécir, se matérialiser; elle peut croire quilny a de faits que ceux qui la frappent au premiercoup dœil, qui nous touchent de près, qui tombent,comme on dit, sous nos sens : grande et grossièreerreur, messieurs; il y a des faits éloignés, im-menses, obscurs, sublimes, très-difliciles à attein-dre, à observer, à décrire, et qui nen sont pasmoins des faits, et que lhomme nest pas moinsobligé détudier et de connaître; et sil les mécon-naît ou sil les oublie, sa pensée, en effet, en seraprodigieusement abaissée, et toute sa science por-tera lempreinte de cet abaissement. Il se peut,dautre part, que lambition de lesprit humain,dans son action sur le monde réel, soit emportée,excessive, chimérique; quil ségare en poursuivanttrop loin et trop vite lempire de ses idées sur leschoses. Mais que prouve ce double péril, sinon ladouble mission qui le fait naître? et il faudra bienque la mission saccomplisse, que le problème soitrésolu; car létat actuel de la civilisation le pose