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CIVILISATION EN FRANCE.
seulement à une crise, à une époque de destructionpassagère ; c’est aussi le caractère permanent, ré-gulier, paisible, de l’état social qui se fonde ous’annonce de toutes parts. Cet état repose sur ladiscussion et la publicité, c’est-à-dire, sur l’empirede la raison publique, des doctrines, des convic-tions communes à tous. D’une part, jamais les faitsn’ont tenu tant de place dans la science; de l’autre,jamais les idées n’ont joué dans le monde un sigrand rôle.
Il en était bien autrement jadis, messieurs, il ya cent ans : dans Tordre intellectuel, dans la scienceproprement dite, les faits étaient mal étudiés, peurespectés; le raisonnement et l'imagination se don-naient libre carrière; on se livrait à l’élan des hypo-thèses; on se hasardait sans autre guide que le fildes déductions. Dans Tordre politique, au contraire,dans le monde réel, les faits étaient tout-puissants,et passaient presque pour naturellement légitimes.On ne se hasardait guère à les contester, mêmequand on s’en plaignait; la sédition était plus com-mune que la hardiesse de la pensée, et l’esprit eûtété mal venu à réclamer, pour une idée, au nom dela vérité seule, quelque part aux affaires d’ici-bas.
Le cours de la civilisation a donc renversé l’an-cien état de choses : elle a amené l’empire des faitsoù dominait le libre mouvement de l’esprit, et l’in-fluence des idées où régnait presque exclusivementl’autorité des faits.
Cela est si vrai que ce résultat est empreint, etfortement empreint, jusque dans les reproches dontla civilisation actuelle est l’objet. Ses adversairesparlent-ils de l’état actuel de l’esprit humain, de ladirection de ses travaux? Ils l’accusent de séche-resse , de petitesse. Celte méthode rigoureuse, po-sitive, cet esprit scientifique abaisse, disent-ils, lesidées, glace l’imagination, ôte à l’intelligence sagrandeur, sa liberté, la rétrécit et la matérialise.S’agil-il de l’état des sociétés, de ce qui s’y tente,de ce qui s’y fait? On poursuit des chimères, ons’embarque sur la foi des théories ; ce sont les faitsqu’il faut étudier, respecter, chérir; il ne faut croirequ’à l’expérience. En sorte que la civilisation ac-tuelle est accusée à la fois de sécheresse et de rê-verie, d’hésitation et de précipitation, de timiditéet de témérité. Comme philosophes, nous ramponsterre à terre; comme politiques, nous tentons l’en-treprise d’Icare, et nous aurons le même sort.
C’est ce double reproche, ou, pour mieux dire,ce double péril, messieurs, que nous avons à re-pousser. Nous sommes chargés en effet de résoudrele problème qui y donne lieu. Nous sommes chargésde faire prévaloir de plus en plus dans Tordre in-tellectuel l’empire des faits, dans Tordre social,
l’empire des idées; de gouverner de plus en plusnotre raison selon la réalité, la réalité selon notreraison; de maintenir, à la fois, la rigueur de laméthode scientifique, et le légitime empire de l’in-telligence. 11 n’y a rien là de contradictoire, tants’en faut; c’est au contraire le résultat naturel, né-cessaire , de la situation de l’homme comme spec-tateur au milieu du monde, et de sa mission commeacteur sur le monde. Je ne suppose rien, messieurs,je n’explique point, je décris ce qui est. Nous som-mes jetés dans un monde que nous n’avons pointcréé ni inventé ; nous le trouvons, nous le regar-dons, nous l’étudions; il faut bien que nous le pre-nions comme un fait, car il subsiste hors de nous,indépendamment de nous; c’est sur des faits quenotre esprit s’exerce, il n’a que des faits pour ma-tériaux; et quand il en découvre les lois générales,ces lois sont elles-mêmes des faits qu’il constate.Ainsi le veut notre situation comme spectateurs.Comme acteurs nous faisons autre chose ; quandnous avons observé les faits extérieurs, leur con-naissance développe en nous des idées qui leur sontsupérieures; nous nous sentons appelés à réformer,à perfectionner, à régler ce qui est ; nous nous sen-tons capables d’agir sur le monde, d’y étendre leglorieux empire de la raison. C’est là la mission del’homme : comme spectateur, il est soumis aux faits;comme acteur, il s’en empare et leur imprime uneforme plus régulière, plus pure. Je le disais donctout à l’heure à bon droit; il n’y a rien de contra-dictoire dans le problème que nous avons à résou-dre. Il est très-vrai qu’un double péril est attaché àcette double tâche; en étudiant les faits, l’intelli-gence peut s’en laisser écraser; elle peut s’abaisser,se rétrécir, se matérialiser; elle peut croire qu’iln’y a de faits que ceux qui la frappent au premiercoup d’œil, qui nous touchent de près, qui tombent,comme on dit, sous nos sens : grande et grossièreerreur, messieurs; il y a des faits éloignés, im-menses, obscurs, sublimes, très-difliciles à attein-dre, à observer, à décrire, et qui n’en sont pasmoins des faits, et que l’homme n’est pas moinsobligé d’étudier et de connaître; et s’il les mécon-naît ou s’il les oublie, sa pensée, en effet, en seraprodigieusement abaissée, et toute sa science por-tera l’empreinte de cet abaissement. Il se peut,d’autre part, que l’ambition de l’esprit humain,dans son action sur le monde réel, soit emportée,excessive, chimérique; qu’il s’égare en poursuivanttrop loin et trop vite l’empire de ses idées sur leschoses. Mais que prouve ce double péril, sinon ladouble mission qui le fait naître? et il faudra bienque la mission s’accomplisse, que le problème soitrésolu; car l’état actuel de la civilisation le pose