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CIVILISATION EN FRANCE.
lui a dit, sous ces divers rapports, beaucoup d’in-jures; elles ne paraissent pas fondées; à en jugerpar les principaux témoignages, et par celui desaint Augustin lui-même, Pélage était un hommebien né, instruit, de mœurs graves et pures. Il vivaitdonc à Rome, déjà arrivé à un certain âge; et sansdonner aucun enseignement précis, sans écrire delivre, il commença à parler beaucoup du libre ar-bitre, à insister sur ce fait moral, à le mettre enlumière. Rien n’indique qu’il attaquât personne etrecherchât la controverse ; il paraissait croire seule-ment qu’on ne tenait pas assez de compte de la li-berté humaine, qu’on ne lui faisait pas, dans lesdoctrines religieuses du temps, une assez large part.
Ces idées n’excitèrent à Rome aucun trouble,presque aucun débat. Pélage parlait librement; onl’écoutait sans bruit. Il avait pour principal discipleCélestius, moine comme lui, on le croit du moins,mais plus jeune, plus confiant, d’un esprit plushardi et plus décidé à pousser jusqu’au bout les con-séquences de ses opinions.
En 411, Pélage et Célestius ne sont plus à Rome ;on les trouve en Afrique, à Ilippone et à Carthage.Dans cette dernière ville, Célestius expose ses idées :une controverse s’engage aussitôt entre lui et lediacre Paulin qui l’accuse d’hérésie auprès del’évêque. En 412, un concile se rassemble, Célestiusy comparaît et se défend avec vigueur; il est excom-munié, et, après avoir vainement essayé d’un appelà l’évêque de Rome, il passe en Asie où Pélage, à cequ’il semble, l’avait précédé.
Leurs doctrines se répandaient; elles trouvaientdans les îles de la Méditerranée, entre autres en Si-cile et à Rhodes, un accueil favorable; on envoya àsaint Augustin un petit écrit de Célestius, intituléDefinitiones, et que beaucoup de gens s’empressaientde lire. Un Gaulois, Hilaire, lui en écrivit avecune vive inquiétude. L’évêque d’Hippone commençaà s’alarmer; il voyait, dans les idées nouvelles, plusd’une erreur et plus d’un péril.
Et d’abord, entre les faits relatifs à l’activitémorale de l’homme, celui du libre arbitre étaitpresque le seul dont Pélage et Célestius parussentoccupés : saint Augustin y croyait comme eux, etl’avait proclamé plus d’une fois; mais d’autres faitsdevaient, à son avis, prendre place à côté de celui-là; par exemple, l’insuffisance de la volonté hu-maine, la nécessité d’un secours extérieur, et leschangements moraux qui surviennent dans l’âmesans qu’elle puisse se les attribuer. Pélage et Cé-lestius semblaient n’en tenir aucun compte; pre-mière cause de lutte entre eux et l’évêque d’Hip-pone, dont l’esprit plus vaste considérait la naturemorale sous un plus grand nombre d’aspects.
Pélage, d’ailleurs, par l’importance presque exclu-sive qu’il donnait au libre arbitre, affaiblissait lecôté religieux de la doctrine chrétienne, pour enfortifier, si je puis ainsi parler, le côté humain. Laliberté est le fait de l’homme; il y apparaît seul.Dans l’insuffisance de la volonté humaine, au con-traire , et dans les changements moraux qu’elle nes’attribue point, il y a place pour l’intervention di-vine. Or, la puissance réformatrice de l’Église étantessentiellement religieuse, elle n’avait qu'à perdre,sous le point de vue pratique, à une théorie qui met-tait en première ligne le fait où la religion n’avaitrien à démêler, et laissait dans l’ombre ceux où sonempire trouvait occasion de s’exercer.
Enfin, saint Augustin était le chef des docteursde l’Église, appelé, plus qu’aucun autre, à main-tenir le système général de ses croyances. Or, lesidées de Pélage et de Célestius lui semblaient encontradiction avec quelques-uns des points fonda-mentaux de la foi chrétienne, surtout avec la doc-trine du péché originel et de la rédemption. Il lesattaqua donc sous un triple rapport : comme phi-losophe, parce que leur science de la nature humaineétait, à ses yeux, étroite et incomplète; comme ré-formateur pratique et chargé du gouvernement del’Église, parce qu’ils affaiblissaient, selon lui, sonplus efficace moyen de réforme et de gouvernement ;comme logicien, parce que leurs idées ne cadraientpas exactement avec les conséquences déduites desprincipes essentiels de la foi.
Vous voyez quelle gravité prenait dès lors la que-relle : tout s’y trouvait engagé, la philosophie, lapolitique et la religion, les opinions de saint Au-gustin et ses affaires, son amour-propre et son de-voir. Il s’y livra tout entier, publiant des traités,écrivant des lettres, recueillant tous les renseigne-gnements qui lui arrivaient de toutes parts, prodiguede réfutations, de conseils, et portant dans tous sesécrits, dans toutes ses démarches, ce mélange depassion et de douceur, d’autorité et de sympathie,d'étendue d’esprit et de rigueur logique qui lui don-nait un si rare pouvoir.
Pélage et Célestius, de leur côté, ne demeuraientpas inactifs; ils avaient trouvé en Orient de puis-sants amis. Si saint Jérôme fulminait contre eux àBethléem, Jean, évêque de Jérusalem, les protégeaitavec zèle : il convoqua, à leur occasion, une assem-blée des prêtres de son église : l’Espagnol Orose,disciple de saint Augustin et qui se trouvait en Pa-lestine, s’y présenta et raconta tout ce qui s’étaitpassé en Afrique, au sujet de Pélage, ainsi que leserreurs dont on l’accusait : sur la recommandationde l’évêque Jean, Pélage fut appelé ; on lui demandas’il enseignait vraiment ce qu’Auguslin avait réfuté :