Buch 
Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
Entstehung
JPEG-Download
 

495

SEPTIÈME LEÇON.

vrai, à lépoque dont nous parlons, mais qui enest encore limage assez fidèle; cest Y Histoire desFrancs de Grégoire de Tours, à coup sûr louvragequi fournit le plus de renseignements et jette le plusde lumières sur létat moral des Barbares; non quele chroniqueur se soit proposé de nous en instruire,mais il raconte une foule danecdotes particulières,dincidents de la vie privée, les mœurs, les re-lations domestiques, les dispositions individuelles,létat moral, en un mot, des hommes, se révèlentmieux que partout ailleurs. Cest quon peut con-templer et comprendre ce singulier mélange de vio-lence et de ruse, dimprévoyance et de calcul, depatience et demportement; cet égoïsme de lintérêtet de la passion mêlé à lempire indestructible decertaines idées de devoir, de certains sentimentsdésintéressés; enfin ce chaos de notre nature mo-rale, qui constitue la barbarie, était très-difficile àdécrire avec précision, car aucun trait général etfixe ne sy laisse saisir; aucun principe ny règne;on nen peut rien affirmer qu'on ne soit à linstantobligé daffirmer le contraire; cest lhumanité forteet active, mais abandonnée à limpulsion de sespenchants, à la mobilité de ses fantaisies, à la gros-sière imperfection de ses connaissances, à linco-hérence de ses idées, à linfinie variété des situa-tions et des accidents de la vie. Comment pénétrerdans un tel état et en reproduire limage, à laide dequelques chroniques sèches ou mutilées, de quelquesfragments de vieux poèmes, de quelques paragra-phes de lois?

Je ne connais quun moyen, messieurs, de par-venir à se représenter, avec quelque vérité, létatsocial et moral des peuplades germaniques; cest deles comparer aux peuplades qui, dans les tempsmodernes, sur différents points du globe, danslAmérique septentrionale, dans lintérieur de lA-frique, dans lAsie du nord, en Arabie, sont encoreà un degré de civilisation à peu près pareil, etmènent à peu près la même vie. Celles-ci ont étéobservées de plus près et décrites avec plus de dé-tail; elles le sont encore tous les jours; nous avonsnulle moyens de contrôler, de compléter nos idéessur leur compte; notre imagination est continuelle-ment émue et redressée par les récits des voyageurs.En appliquant à ces récits une critique attentive,en tenant compte dun assez grand nombre de cir-constances différentes, ils deviennent pour nouscomme un miroir devant lequel se relève et sereproduit limage des anciens Germains. Jai entre-pris un travail de ce genre; jai suivi pas à pas lou-vrage de Tacite, en recherchant dans les voyages,les histoires, les poésies nationales, dans tous lesdocuments que nous possédons sur les peuplades

barbares des diverses parties du monde, les faitsanalogues à ceux quil décrit. Je vais mettre sousvos yeux les principaux traits de ce rapprochement,et vous serez étonnés de la ressemblance des mœursdes Germains et de celles des Barbares plus moder-nes; ressemblance qui sétend quelquefois jusquàdes détails lon ne sattendrait nullement à larencontrer ;

1 °.

Se retirer pour revenir à lacharge , paraît aux Germainsprudence plutôt que lâcheté.(De mot. Germ,, c. vi.)

2o.

Leurs mères, leurs femmes,les accompagnent au combat;elles ne craignent pas de comp-ter, de sucer leurs blessures;elles portent des vivres auxcombattants et animent leurcourage.

On dit que des armées déjàébranlées et en déroute,ontétéramenées à la charge par lesfemmes qui les suppliaient, sejetaient devant les fuyards, etc.(Ibid., c. vu , vm.)

5o.

Ils pensent qu'il y a dans lesfemmes quelque chose de saintet dinspiré ; ils ne méprisentpoint leurs conseils et font casde leurs réponses. (Ib., c. vm.)

lo.

« Nos guerriers ne se piquentpoint dattaquer lennemi defront et quand il est sur sesgardes ; il faut pour cela qu'ilssoient dix contre un. » (Choixde lett. èd\f\ Missions dAmé-rique , t. VII, p. 49.)

u Les sauvages ne mettentpoint leur gloire à attaquerlennemi de front et à force ou-verte... Si, malgré toutes leursprécautions et leur adresse ,leurs mouvements sont décou-verts , ils pensent que le partile plus sage est de se retirer. »(Robertson, Hist. dAmérique,t. II, p. 371, trad. franc., édit.in-12, de 1778.) (1).

Les héros dHomère fuienttoutes les fois quils ne sont pasles plus forts et peuvent sesauver.

2 °.

Les femmes Tunguses, enSibérie , vont aussi à la guerreavec leurs maris ; elles nensont pas moins maltraitées.(Meiners, Hist. du sexe feminen allemand, t. I, p. 18-19.)

A la bataille dYermuk, li-vrée en Syrie en 636, on voyaitsur la dernière ligne la sœurcle Derar et les femmes ara-bes..., qui savaient manierlarc et la lance... Les Arabesse retirèrent trois fois en dés-ordre, et trois fois les repro-ches et les coups des femmesles ramenèrent à la charge.(Gibbon, Hist. de la dècad, deL'empire romain , t. X, p. 240 ;trad. franc., édit, de 1812.)

3o.

«Lorsquil sélève une guerrenationale, les prêtres et les de-vins sont consultés ; quelque-fois même on prend lavis desfemmes.» (Robertson, HistoiredAmérique, t. II, p. 369.)

Les Hurons, en particulier,consultent soigneusement lesfemmes. (Charlcvoix, Hist . duCanada, p. 267, 269-287.)

(1) Je cite Robertson pour mépar-gner la peine de citer tous les récitsoriginaux quil a compulsés, et aux-quels il renvoie. Je me suis presquetoujours assuré de son exactitude.