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SEPTIÈME LEÇON.
vrai, à l’époque dont nous parlons, mais qui enest encore l’image assez fidèle; c’est Y Histoire desFrancs de Grégoire de Tours, à coup sûr l’ouvragequi fournit le plus de renseignements et jette le plusde lumières sur l’état moral des Barbares; non quele chroniqueur se soit proposé de nous en instruire,mais il raconte une foule d’anecdotes particulières,d’incidents de la vie privée, où les mœurs, les re-lations domestiques, les dispositions individuelles,l’état moral, en un mot, des hommes, se révèlentmieux que partout ailleurs. C’est là qu’on peut con-templer et comprendre ce singulier mélange de vio-lence et de ruse, d’imprévoyance et de calcul, depatience et d’emportement; cet égoïsme de l’intérêtet de la passion mêlé à l’empire indestructible decertaines idées de devoir, de certains sentimentsdésintéressés; enfin ce chaos de notre nature mo-rale, qui constitue la barbarie, était très-difficile àdécrire avec précision, car aucun trait général etfixe ne s’y laisse saisir; aucun principe n’y règne;on n’en peut rien affirmer qu'on ne soit à l’instantobligé d’affirmer le contraire; c’est l’humanité forteet active, mais abandonnée à l’impulsion de sespenchants, à la mobilité de ses fantaisies, à la gros-sière imperfection de ses connaissances, à l’inco-hérence de ses idées, à l’infinie variété des situa-tions et des accidents de la vie. Comment pénétrerdans un tel état et en reproduire l’image, à l’aide dequelques chroniques sèches ou mutilées, de quelquesfragments de vieux poèmes, de quelques paragra-phes de lois?
Je ne connais qu’un moyen, messieurs, de par-venir à se représenter, avec quelque vérité, l’étatsocial et moral des peuplades germaniques; c’est deles comparer aux peuplades qui, dans les tempsmodernes, sur différents points du globe, dansl’Amérique septentrionale, dans l’intérieur de l’A-frique, dans l’Asie du nord, en Arabie, sont encoreà un degré de civilisation à peu près pareil, etmènent à peu près la même vie. Celles-ci ont étéobservées de plus près et décrites avec plus de dé-tail; elles le sont encore tous les jours; nous avonsnulle moyens de contrôler, de compléter nos idéessur leur compte; notre imagination est continuelle-ment émue et redressée par les récits des voyageurs.En appliquant à ces récits une critique attentive,en tenant compte d’un assez grand nombre de cir-constances différentes, ils deviennent pour nouscomme un miroir devant lequel se relève et où sereproduit l’image des anciens Germains. J’ai entre-pris un travail de ce genre; j’ai suivi pas à pas l’ou-vrage de Tacite, en recherchant dans les voyages,les histoires, les poésies nationales, dans tous lesdocuments que nous possédons sur les peuplades
barbares des diverses parties du monde, les faitsanalogues à ceux qu’il décrit. Je vais mettre sousvos yeux les principaux traits de ce rapprochement,et vous serez étonnés de la ressemblance des mœursdes Germains et de celles des Barbares plus moder-nes; ressemblance qui s’étend quelquefois jusqu’àdes détails où l’on ne s’attendrait nullement à larencontrer ;
1 °.
Se retirer pour revenir à lacharge , paraît aux Germainsprudence plutôt que lâcheté.(De mot. Germ,, c. vi.)
2o.
Leurs mères, leurs femmes,les accompagnent au combat;elles ne craignent pas de comp-ter, de sucer leurs blessures;elles portent des vivres auxcombattants et animent leurcourage.
On dit que des armées déjàébranlées et en déroute,ontétéramenées à la charge par lesfemmes qui les suppliaient, sejetaient devant les fuyards, etc.(Ibid., c. vu , vm.)
5o.
Ils pensent qu'il y a dans lesfemmes quelque chose de saintet d’inspiré ; ils ne méprisentpoint leurs conseils et font casde leurs réponses. (Ib., c. vm.)
lo.
« Nos guerriers ne se piquentpoint d’attaquer l’ennemi defront et quand il est sur sesgardes ; il faut pour cela qu'ilssoient dix contre un. » (Choixde lett. èd\f\ Missions d’Amé-rique , t. VII, p. 49.)
u Les sauvages ne mettentpoint leur gloire à attaquerl’ennemi de front et à force ou-verte... Si, malgré toutes leursprécautions et leur adresse ,leurs mouvements sont décou-verts , ils pensent que le partile plus sage est de se retirer. »(Robertson, Hist. d’Amérique,t. II, p. 371, trad. franc., édit.in-12, de 1778.) (1).
Les héros d’Homère fuienttoutes les fois qu’ils ne sont pasles plus forts et peuvent sesauver.
2 °.
Les femmes Tunguses, enSibérie , vont aussi à la guerreavec leurs maris ; elles n’ensont pas moins maltraitées.(Meiners, Hist. du sexe feminen allemand, t. I, p. 18-19.)
A la bataille d’Yermuk, li-vrée en Syrie en 636, on voyaitsur la dernière ligne la sœurcle Derar et les femmes ara-bes..., qui savaient manierl’arc et la lance... Les Arabesse retirèrent trois fois en dés-ordre, et trois fois les repro-ches et les coups des femmesles ramenèrent à la charge.(Gibbon, Hist. de la dècad, deL'empire romain , t. X, p. 240 ;trad. franc., édit, de 1812.)
3o.
«Lorsqu’il s’élève une guerrenationale, les prêtres et les de-vins sont consultés ; quelque-fois même on prend l’avis desfemmes.» (Robertson, Histoired’Amérique, t. II, p. 369.)
Les Hurons, en particulier,consultent soigneusement lesfemmes. (Charlcvoix, Hist . duCanada, p. 267, 269-287.)
(1) Je cite Robertson pour m’épar-gner la peine de citer tous les récitsoriginaux qu’il a compulsés, et aux-quels il renvoie. Je me suis presquetoujours assuré de son exactitude.