CIVILISATION EN CHANGE.
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grands que l'homme, el il n’en connaît, il n’en dé-crit que ce qui le frappe personnellement; sous unpoint de vue moral, l’homme est plus grand queles faits, et, en les décrivant, il leur prête quelquechose de sa grandeur.
C’est là, messieurs, ce qu’il ne faut jamais ou-blier dans l’étude de l’histoire, surtout dans la lec-ture des documents contemporains ; ils sont enmême temps incomplets et exagérés; ils ignorent etamplifient : il faut se méfier de l’impression qui s’yrévèle, et comme trop étroite, et comme trop poéti-que ; il y faut à la fois ajouter et retrancher. Nullepart cette double erreur 11 e paraît davantage quedans les récits de l’invasion germanique, et les motspar lesquels on la décrit ne la représentent nulle-ment.
L’invasion, messieurs, ou, pour mieux dire, lesinvasions, étaient des événements essentiellementpartiels, locaux, momentanés. Une bande arrivait,en général très-peu nombreuse; les plus puissantes,celles qui ont fondé des royaumes, la bande deClovis, par exemple, n’étaient guère que de S àG,000 hommes; la nation entière des Bourguignonsne dépassait pas 60,000 hommes. Elle parcourait ra-pidement un territoire étroit, ravageait un district,attaquait une ville, et tantôt se retirait, emmenantson butin, tantôt s’établissait quelque part, soi-gneuse de ne pas se trop disperser. Nous savons,messieurs, avec quelle facilité, quelle promptitude,de pareils événements s’accomplissent et disparais-sent. Des maisons sont brûlées, des champs dévas-tés , des récoltes enlevées, des hommes tués ou em-menés captifs; tout ce mal fait, au bout de quelquesjours les flots se referment, le sillon s’efface, lessouffrances individuelles sont oubliées; la sociétérentre, en apparence du moins, dans son ancien état.Ainsi se passaient les choses en Gaule au iv' siècle.
Mais nous savons aussi que la société humaine,cette société qu’on appelle un peuple, n’est pas unesimple juxtaposition d’existences isolées et passa-gères : si elle n’était rien de plus, les invasions desBarbares n’auraient pas produit l’impression quepeignent les documents de l’époque; pendant long-temps le nombre des lieux et des hommes qui ensouffraient fut bien inférieur au nombre de ceuxqui leur échappaient. Mais la vie sociale de chaquehomme n’est point concentrée dans l’espace maté-riel qui en est le théâtre et dans le moment qui s’en-fuit; elle se répand dans toutes les relations qu’il acontractées sur les différents points du territoire; etnon-seulement dans celles qu’il a contractées, maisaussi dans celles qu’il peut contracter ou seulementconcevoir; elle embrasse non-seulement le présent,mais l’avenir ; l’homme vit sur mille points où il
n’hahile pas, dans mille moments qui ne sont pasencore; el si ce développement de sa vie lui est re-tranché, s’il est forcé de s’enfermer dans les étroiteslimites de son existence matérielle et actuelle, des’isoler dans l’espace et le temps, la vie sociale estmutilée, la société n’est plus.
C’était là l’effet des invasions, de ces apparitionsdes bandes barbares, courtes, il est vrai, et bor-nées, mais sans cesse renaissantes, partout possibles,toujours imminentes; elles détruisaient 1° toute cor-respondance régulière, habituelle, facile, entre lesdiverses parties du territoire; 2° toute sécurité, touteperspective d’avenir : elles brisaient les liens quiunissent entre eux les habitants d’un même pays,les moments d’une même vie; elles isolaient leshommes, et pour chaque homme, les journées. Enbeaucoup de lieux, pendant beaucoup d’années,l’aspect du pays put rester le même; mais l’orga-nisation sociale était attaquée : les membres ne te-naient plus les uns aux autres; les muscles nejouaient plus; le sang ne circulait plus librement nisûrement dans les veines : le mal éclatait tantôt surun point, tantôt sur l’autre ; une ville était pillée,un chemin rendu impraticable, un pont rompu ;telle ou telle communication cessait; la culture desterres devenait impossible dans tel ou tel district :en un mot, l’harmonie organique, l’activité géné-rale du corps social étaient chaque jour entravées,troublées; chaque jour la dissolution et la paralysiefaisaient quelque nouveau progrès.
Ainsi fut détruite, vraiment détruite en Gaulela société romaine; non comme un vallon est ravagépar un torrent, mais comme le corps le plus solideest désorganisé par l’infiltration continuelle d’unesubstance étrangère. Entre tous les membres del’État, entre tous les moments de la vie de chaquehomme, venaient sans cesse se jeter les Barbares.J’ai essayé naguère de vous peindre le démembre-ment de l’empire romain, cette impossibilité où setrouvèrent ses maîtres d’en tenir liées les diversesparties, et comment l’administration impériale futcontrainte de se retirer spontanément de la Grande-Bretagne, de la Gaule, incapable de lutter contrela dissolution de ce vaste corps. Ce qui s’était passédans l’empire se passait également dans chaque pro-vince; comme l’empire s’était désorganisé, de mêmechaque province se désorganisait ; les cantons, lesvilles se détachaient pour retourner à une existencelocale et isolée. L’invasion opéra partout de la mêmemanière, produisit partout les mêmes effets. Tousces liens par lesquels Rome était parvenue, aprèstant d’efforts, à unir entre elles les diverses partiesdu monde; ce grand système d’administration, d’im-pôts, de recrutement, de travaux publics, de routes,