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Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
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CIVILISATION EN CHANGE.

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grands que l'homme, el il nen connaît, il nen dé-crit que ce qui le frappe personnellement; sous unpoint de vue moral, lhomme est plus grand queles faits, et, en les décrivant, il leur prête quelquechose de sa grandeur.

Cest, messieurs, ce quil ne faut jamais ou-blier dans létude de lhistoire, surtout dans la lec-ture des documents contemporains ; ils sont enmême temps incomplets et exagérés; ils ignorent etamplifient : il faut se méfier de limpression qui syrévèle, et comme trop étroite, et comme trop poéti-que ; il y faut à la fois ajouter et retrancher. Nullepart cette double erreur 11 e paraît davantage quedans les récits de linvasion germanique, et les motspar lesquels on la décrit ne la représentent nulle-ment.

Linvasion, messieurs, ou, pour mieux dire, lesinvasions, étaient des événements essentiellementpartiels, locaux, momentanés. Une bande arrivait,en général très-peu nombreuse; les plus puissantes,celles qui ont fondé des royaumes, la bande deClovis, par exemple, nétaient guère que de S àG,000 hommes; la nation entière des Bourguignonsne dépassait pas 60,000 hommes. Elle parcourait ra-pidement un territoire étroit, ravageait un district,attaquait une ville, et tantôt se retirait, emmenantson butin, tantôt sétablissait quelque part, soi-gneuse de ne pas se trop disperser. Nous savons,messieurs, avec quelle facilité, quelle promptitude,de pareils événements saccomplissent et disparais-sent. Des maisons sont brûlées, des champs dévas-tés , des récoltes enlevées, des hommes tués ou em-menés captifs; tout ce mal fait, au bout de quelquesjours les flots se referment, le sillon sefface, lessouffrances individuelles sont oubliées; la sociétérentre, en apparence du moins, dans son ancien état.Ainsi se passaient les choses en Gaule au iv' siècle.

Mais nous savons aussi que la société humaine,cette société quon appelle un peuple, nest pas unesimple juxtaposition dexistences isolées et passa-gères : si elle nétait rien de plus, les invasions desBarbares nauraient pas produit limpression quepeignent les documents de lépoque; pendant long-temps le nombre des lieux et des hommes qui ensouffraient fut bien inférieur au nombre de ceuxqui leur échappaient. Mais la vie sociale de chaquehomme nest point concentrée dans lespace maté-riel qui en est le théâtre et dans le moment qui sen-fuit; elle se répand dans toutes les relations quil acontractées sur les différents points du territoire; etnon-seulement dans celles quil a contractées, maisaussi dans celles quil peut contracter ou seulementconcevoir; elle embrasse non-seulement le présent,mais lavenir ; lhomme vit sur mille points il

nhahile pas, dans mille moments qui ne sont pasencore; el si ce développement de sa vie lui est re-tranché, sil est forcé de senfermer dans les étroiteslimites de son existence matérielle et actuelle, desisoler dans lespace et le temps, la vie sociale estmutilée, la société nest plus.

Cétait leffet des invasions, de ces apparitionsdes bandes barbares, courtes, il est vrai, et bor-nées, mais sans cesse renaissantes, partout possibles,toujours imminentes; elles détruisaient 1° toute cor-respondance régulière, habituelle, facile, entre lesdiverses parties du territoire; 2° toute sécurité, touteperspective davenir : elles brisaient les liens quiunissent entre eux les habitants dun même pays,les moments dune même vie; elles isolaient leshommes, et pour chaque homme, les journées. Enbeaucoup de lieux, pendant beaucoup dannées,laspect du pays put rester le même; mais lorga-nisation sociale était attaquée : les membres ne te-naient plus les uns aux autres; les muscles nejouaient plus; le sang ne circulait plus librement nisûrement dans les veines : le mal éclatait tantôt surun point, tantôt sur lautre ; une ville était pillée,un chemin rendu impraticable, un pont rompu ;telle ou telle communication cessait; la culture desterres devenait impossible dans tel ou tel district :en un mot, lharmonie organique, lactivité géné-rale du corps social étaient chaque jour entravées,troublées; chaque jour la dissolution et la paralysiefaisaient quelque nouveau progrès.

Ainsi fut détruite, vraiment détruite en Gaulela société romaine; non comme un vallon est ravagépar un torrent, mais comme le corps le plus solideest désorganisé par linfiltration continuelle dunesubstance étrangère. Entre tous les membres delÉtat, entre tous les moments de la vie de chaquehomme, venaient sans cesse se jeter les Barbares.Jai essayé naguère de vous peindre le démembre-ment de lempire romain, cette impossibilité setrouvèrent ses maîtres den tenir liées les diversesparties, et comment ladministration impériale futcontrainte de se retirer spontanément de la Grande-Bretagne, de la Gaule, incapable de lutter contrela dissolution de ce vaste corps. Ce qui sétait passédans lempire se passait également dans chaque pro-vince; comme lempire sétait désorganisé, de mêmechaque province se désorganisait ; les cantons, lesvilles se détachaient pour retourner à une existencelocale et isolée. Linvasion opéra partout de la mêmemanière, produisit partout les mêmes effets. Tousces liens par lesquels Rome était parvenue, aprèstant defforts, à unir entre elles les diverses partiesdu monde; ce grand système dadministration, dim-pôts, de recrutement, de travaux publics, de routes,