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CIVILISATION EN EHAN'CE.
Ne sommes-nous pas dans l’atelier d’un ouvrier?n’assistons-nous pas à ce travail lent et successifqui annonce la science et exclut la vie? Dans cettedescription, l’exactitude des faits est grande, lastructure du corps humain et l’agencement de sesdivers organes sont très-fidèlement expliqués : touty est, excepté l’homme et la création.
Il serait aisé de trouver, dans la poésie descrip-tive moderne , des morceaux parfaitement analo-gues.
Ne croyez pas cependant que ce soient là les seuls,cl que, même dans ce genre, saint Avite ait tou-jours aussi mal fait. Ce chant contient des descrip-tions beaucoup plus heureuses, beaucoup plus poé-tiques , celles surtout qui retracent les beautésgénérales de la nature, sujet bien plus accessibleà la poésie descriptive, bien mieux adapté à sesmoyens. Je citerai pour exemple la description duparadis, du jardin d’Éden ; et je remettrai en mêmetemps sous vos yeux celle de Milton, partout cé-lèbre.
Par delà l’Inde, là où commence le monde, où se joignent,dit-on, les confins de la terre et du ciel, est un asile élevé,inaccessible aux mortels et fermé par des barrières éternelles,depuis que l'auteur du premier crime en fut chassé aprèssa chute, et que les coupables se virent justement expulsés deleur heureux séjour... Nulle alternative des saisons ne ramènelà les frimas ; le soleil de l’été n'y succède point aux glaces del’hiver; tandis qu’ailleurs le cercle de l’année nous rend d’é-louffantes chaleurs, ou que les champs blanchissent sous lesg.dées, la faveur du ciel maintient là un printemps éternel ; letumultueux Àuster n’y pénètre point; les nuages s’enfuientt.’un air toujours pur et d'un ciel toujours serein. Le soi n’apas besoin que les pluies viennent le rafraîchir, et les plantesprospèrent par la vertu de leur propre rosée. La terre est tou-jours \erdoyan(e, et sa surface, qu'anime une douce tiédeur,nsplendil de beauté. L’herbe n’abandonne jamais les collines,les arbres ne perdent jamais leurs feuilles, et quoiqu’ils secouvrent continuellement de fleurs , ils réparent promptementleurs forces au moyen de leurs propres sucs. Les fruits quenous n’avons qu’une fois par an, mûrissent là tous les mois; lesoleil n'y fane point l'éclat des iis; aucun attouchement nesouille les violettes ; la rose conserve toujours sa couleur et sagracieuse forme... Le baume odoriférant y coule sans interrup-tion de branches fécondes. Si par hasard un léger vent s'élève,la belle forêt, effleurée par son souffle, agile avec un douxmurmure scs feuilles et ses fleurs qui laissent échapper et en-voient au loin les parfums les plus suaves. Une claire fontainey sort d’une source dont l'œil atteint sans peine le fond, l'argentle mieux poli n’a point un tel éclat; le cristal de l’eau glacéen'attire pas tant de lumière. Les émeraudes brillent sur sesrives; toutes les pierres précieuses que vante la vanité mon-daine, sont là éparses comme des cailloux, émaillent les champsdes couleurs les plus variées, et les parent comme d'un dia-dème naturel (1).
Voici maintenant celle de Milton; elle est coupéeen plusieurs morceaux et éparse dans tout le qua-
(1) Poèmes d’Avîtus , 1. i, de initio mutidi, v. 2H-2S7,
'2 Milton , Paradis perdu, 1 iv, v. 240-208,
trième livre de son poème; mais je choisis le pas-sage qui correspond le mieux à celui que je viensde citer de l’évêque de Vienne :
Ce champêtre et heureux séjour offrait mille aspects variés,des bosquets dont les arbres précieux répandaient la gommeet le baume, d’autres où pendait avec grâce le fruit à écorcedorée, et d’un goût délicieux : si les fables des Hespéridesétaient vraies, c’est dans ce lieu qu’elles l’auraient été. Cesbosquets étaient entremêlés de prairies et de plaines unies;des troupeaux paissaient l’herbe tendre; des collines étaientcouvertes de palmiers; le sein fécond d’une vallée bien arroséeprodiguait scs trésors de fleurs de toutes couleurs et de rosessans épines. Ailleurs on voyait de sombres grottes et des re-traites profondes, qui offraient un frais asile; la vigue grim-pante étalait au-dessus ses grappes de pourpre, et les couvraitde son luxe gracieux : des ruisseaux tombaient avec un douxmurmure Iç long des collines, se dispersaient dans la campagneou sc réunissaient dans un lac, dont le cristal servait de miroirà ses rives couronnées de myrtes. Les oiseaux se livraient àleurs chants ; les légers souffles du printemps, chargés du par-fum des champs et des buissons, murmuraient sous les feuillestremblantes, tandis que Pan, uni dans une aimable danseavec les Grâces et les Heures, menait à sa suite un printempséternel (2).
Certainement, messieurs, la description de saintAvite est plutôt supérieure qu’inférieure à celle deMilton ; tout voisin qu’est le premier du paganisme,il mêle à ses tableaux moins de souvenirs mytholo-giques ; l’imitation de l’antiquité y est peut-êtremoins visible, et la description des beautés de lanature me paraît à la fois plus variée et plus simple.
Je trouve dans ce même chant une description dudébordement du Nil, qui mérite aussi d’être citée.Vous savez que, dans toutes les traditions religieu-ses, le Nil est un des quatre fleuves du paradis;c’est à cette occasion que le poète le nomme et dé-crit ses inondations périodiques.
Toutes les fois, dit-il, que le fleuve, en se gonflant, sortde scs rives et couvre les plaines de son noir limon, ses eauxdeviennent fécondes, le ciel se repose, et une pluie terrestrese répand de toutes parts. Alors Memphis est entourée d’eau,se voit au sein d’un large gouffre, et le propriétaire naviguesur ses champs qu’il n’aperçoit plus. Il n’y a plus aucune li-mite; les bornes disparaissent par l’arrêt du fleuve, qui éga-lise tout et suspend les procès de l’année; le berger voit avecjoie s’abîmer les prairies qu’il fréquentait; et des poissons,nageant dans des mers étrangères., viennent aux lieux où lestroupeaux paissaient l'herbe verdoyante. Enfin, lorsque l’eaus’est mariée à la terre altérée et a fécondé tous les germes, leNtl recule, et rassemble ses ondes éparses : le lac disparaît;il redevient fleuve, retourne à son lit, et renferme scs flotsdans l'ancienne digue de ses rives (3).
Plusieurs traits de cette description sont marquésdes défauts du genre : on y trouve quelques-uns deces rapprochements recherchés, de ces antithèsesartificielles qu’il prend pour de la poésie; la pluie
(3) l’oemes d’Avitus, 1. i, de initio mundi, v. 260-281.