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CIVILISATION EN FRANCE.
était seul et maître; il pouvait, presque toujours dumoins, régler les faits selon scs idées; il gouvernaitdespotiquement, tyranniquement même quelquefois,mais le plus souvent avec sagesse, dans l’intérêtvéritable des clercs et des fidèles placés sous sonpouvoir. On a des monuments écrits de son gouver-nement, c’est-à-dire des capitulaires, adressés à sesprêtres, comme les rois adressaient les leurs à leurscomtes, missi dominici, ou autres agents. Les capi-tulaires qui nous restent d’Hincmar sont de quatreépoques différentes. Les premiers, adressés en 852aux clercs de son diocèse , après une assemblée deces mêmes clercs, tenue à Rheims sous sa prési-dence, contiennent quarante-trois articles, dontdix-sept en forme de préceptes sur la conduite desprêtres, et vingt-six en forme d’interrogation etd’enquête sur le même sujet. Les seconds, en troisarticles, sont de 857 ; les troisièmes, en cinq arti-cles, de 874; les quatrièmes, en treize articles,de 877 (I). Ces capitulaires sont, en général, très-sensés; ils ont pour objet soit de recommander auxclercs la régularité des moeurs, la science, une ad-ministration douce et légale, soit d’empêcber lesvexations des archidiacres placés entre les simplesprêtres et l’évêque, et qui opprimaient souvent leurssubordonnés, soit enfin de protéger le diocèse contreles invasions des magistrats civils, les désordres etle pillage des laïques, etc. Ils attestent un gouver-nement actif, prévoyant, habile, et occupé du bienmoral et matériel de ses administrés.
III. Jusqu’ici, messieurs, c’est l'homme de gou-vernement, spirituel ou temporel, l’évêque et le con-seiller des rois, que j’ai essayé de vous (aire con-naître dans Hincmar. 11 nous reste à le considérercomme théologien , dans son activité intellectuelle;et c’est ici, pour nous, aujourd’hui du moins et dansla question qui nous occupe, le point de vue le plusimportant.
La théologie chrétienne subit à cette époque,c’est-à-dire dans le cours du ix' siècle, une révolu-tion en général méconnue. Du vi' au vin' siècle, elleavait sommeillé, comme la pensée humaine tout en-tière. On ne voit dans cet intervalle aucune grandequestion religieuse débattue; il y a des évêques,desprêtres, des moines, point de théologiens. C’estsous Charlemagne que les débats théologiques re-commencent; on rencontre alors, vous vous le rap-pelez, les discussions sur le culte des images, la na-ture de Jésus-Christ, la procession du Saint-Esprit ;et l’activité intellectuelle, une fois rentrée dans cetteroute, ne cessa plus d’y avancer. Mais elle ne tardapas à changer de caractère. Créée dans les cinq
(I) Ilincm. Op.» 1.p, 7 * 0 - 741 ,
premiers siècles par les Pères grecs et romains, lathéologie chrétienne avait reçu, même en la com-battant, l’empreinte de celte civilisation antique ausein de laquelle elle était née. Le système de dog-mes, mis au jour et coordonné par saint Basile,saint Athanase, saint Jérôme, saint Hilaire, saintAugustin, etc., différait essentiellement de tous lessystèmes stoïciens, platoniciens, péripatéticiens,néoplatoniciens, etc., et pourtant il y tenait; c’étaitaussi une philosophie, une doctrine dont les déci-sions de l’Eglise n’étaient pas l’unique source, l’au-torité de l’Eglise Tunique appui. Lorsque, après unsommeildeplusdecentcinquante ans ,1e mouvementthéologique recommença en Occident, les Pères despremiers siècles, principalement saint Augustin, yfurent considérés comme desautorités irréfragables,comme les maîtres de la foi. Ils furent pour lesthéologiens qui recommençaient à se former, cequ’avaient été pour eux-mêmes les apôtres et les li-vres saints. Mais l’état de la société civile et reli-gieuse, était complètement changéjetles théologiensnouveaux, en adoptant les premiers Pères pour maî-tres, étaient dans l’impossibilité de les reproduire,de les imiter même. Il y a un abîme entre la théo-logie des cinq premiers siècles, née au sein de lasociété romaine, et la théologie du moyen âge, néeau sein de l’Eglise chrétienne, et qui a vraimentcommencé au ix e siècle. Je n’ai garde de prétendretraiter ici la question importante et si nouvelle deleur différence et de ses causes; je ne puis que l’in-diquer en passant et dans un sujet particulier.
Deux sortes de questions religieuses reparaissentà cette époque : 1“ des questions purement chré-tiennes, c’est-à-dire qui appartiennent spécialementau christianisme, et ne se rencontrent pas néces-sairement dans toutes les philosophies religieuses,parce qu’elles ne se rattachent pas, ou ne se rattachentque de fort loin, à la nature générale de l’homme;telles sont les questions relatives à la nature deJésus-Christ, à la Trinité, à la transsubstantia-tion, etc.; 2° des questions générales, qu’on rencon-tre dans toutes les religions, dans toutes les philo-sophies, parce qu’elles naissent du fond même de lanature humaine, comme la question de l’origine dubien et du mal, celle de l’expiation, celle du librearbitre et de la prédestination, etc.
Je n’ai rien à dire des premières : elles appartien-nent à la théologie chrétienne pure; les secondessont du domaine général de la pensée. Je choisirai,parmi celles-ci, la question du libre arbitre et de laprédestination, dont je vous ai déjà entretenus, quise releva au ix' siècle, et dont Hincmar et tous lesgrands esprits de cette époque furent longtemps etpuissamment préoccupés.