500
CIVILISATION EN FRANCE.
TRENTE-SIXIÈME LEÇON.
Efforts des possesseurs de fiefs pour peupler et animer l’intérieur du château, — Moyens qui se présentent pour atteindre à cebut. — Des offices donnés en fief. — De l’éducation des fils des vassaux dans le château du suzerain. — De l’admission dujeune homme parmi les guerriers, dans l’ancienne Germanie. Ce fait se perpétue après l’invasion. — Double origine de lachevalerie. — Fausse idée qu'on s’en est formée. -— La chevalerie est née simplement, sans dessein , dans l'intérieur deschâteaux, et par suite , soit des anciennes coutumes germaines, soit des relations du suzerain avec ses vassaux. — Influencede la religion et du clergé sur la chevalerie. — Cérémonies de la réception des chevaliers. — Leurs serments. — Influencede l'imagination et de la poésie sur la chevalerie. — Son caractère moral et son importance sous ce rapport. — Commeinstitution , elle est vague et sans consistance. — Prompte décadence de la chevalerie féodale. — Elle enfante les ordres :1° de chevalerie religieuse ; 2o de chevalerie de cour.
Messieurs,
L’isolement et l’oisiveté, tels sont, vous l’avezvu, les traits les plus saillants de la situation dupossesseur de fief dans son château, l’effet natureldes circonstances matérielles au milieu desquellesil se trouvait placé. De là, vous l’avez vu aussi, deuxrésultats contradictoires en apparence, et qui cepen-dant se concilièrent merveilleusement : d’une part,le besoin, la passion de cette vie de courses, deguerre, de pillage, d’aventures, qui caractérise lasociété féodale; d’autre part, la puissance de la viedomestique, le progrès de la condition des femmes,de l’esprit de famille et de tous les sentiments quis’y rattachent. Sans préméditation, par le seul effetde leur situation et des mœurs quelle provoquait,les possesseurs de fiefs cherchaient à la fois au loinet au dedans de leur demeure, dans les chances lesplus orageuses, les plus imprévues, et dans les in-térêts les plus rapprochés, les plus habituels, dequoi remplir leur vie et occuper leur âme, une dou-ble satisfaction à ce besoin de société et d’acti-vité, l’un des plus puissants instincts de notre na-ture.
Ni l’un ni l’autre de ces moyens ne pouvait suffire.Ces guerres, ces aventures, qui aujourd’hui, à septou huit siècles de distance, nous paraissent à noussi multipliées, si continuelles, étaient probable-ment, aux yeux des hommes du xi* siècle, rares,bientôt terminées, des accidents passagers. Les jour-nées sont bien nombreuses et bien longues pour quin’a rien à faire, rien de nécessaire, de régulier, depermanent. La famille, dans ses limites propres et
naturelles, réduite à la femme et aux enfants, nesuffisait pas non plus à les remplir. Des hommes demœurs si rudes et d’un esprit si peu développé,avaient bientôt épuisé les ressources qu’ils y pou-vaient trouver. C’est le résultat d’une civilisationtrès-avancée de féconder, pour ainsi dire, la naturesensible de l’homme et d’en faire naître mille moyensd’occupation et d’intérêt. Cette abondance moraleest inconnue aux sociétés naissantes; les sentimentsy sont forts, mais brusques et courts, pour ainsidire; ils exercent sur la vie plus d’empire qu’ils n’ytiennent de place. Les relations domestiques, aussibien que les aventures extérieures, laissaient à coupsûr, dans le temps et l’âme des possesseurs de fiefsdu xi e siècle, un grand vide à combler.
On devait chercher, on chercha en effet à le com-bler, à animer, à peupler le château, à y attirer lemouvement social qui y manquait. On en trouva lesmoyens.
Vous vous rappelez la vie qu’avant l’invasion lesguerriers germains menaient autour de leurs chefs;celle vie toute de banquets, de jeux, de fêtes, etqui se passait presque toujours en commun :
Des repas, dit Tacite, des banquets mal apprêtes, maisabondants, leur tiennent lieu de solde... Passer le jour et lanuit à boire n’est honteux pour personne... Ils traitent le plussouvent dans les banquets, des ennemis à réconcilier, desalliances à former, des chefs à choisir, de la paix et de laguerre (1).
Après l’invasion et l’établissement territorial,
(t) Tac., de .Vont», Germ,, c. xiv, xxn.