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CIVILISATION EN FRANCE.
vais, de certains droits, de certaines coutumes :
« Sous quatre évêques avant l’évêque Ansel, nous» avons joui de ces coutumes, disent les bourgeois,
» et lui-même les a aussi accordées. » « Que l’évê-» que, écrit Yves de Chartres, ne nous objecte pas» le droit qui, selon la coutume de Beauvais, résulte» de la possession annale, et le serment qu’il a» prêté d’observer les coutumes de cette cité. »Voilà donc, avant 1099, des usages anciens, descoutumes passées en droit, confirmées par le ser-ment de l’évêque, seigneur suzerain de la ville, etsi bien établies en fait que ceux-là même qu’ellesgênent n’osent les nier et se contentent de les taxerde contradiction avec les canons ; reproche banal,chaque jour appliqué, dans ce temps, aux choses lesplus équitables et les plus régulières, dès qu’ellesoffusquaient l’ambition ou l’orgueil de quelque di-gnitaire ecclésiastique.
Sans vouloir donc, avec Loysel, faire remonterles libertés municipales de Beauvais à ce sénat desBellovaques dont parle César, sans même affirmerqu’elles eussent reçu sous les Romains l’organisa-tion complète que possédaient tant de cités gauloi-ses, on peut admettre que cette ville n’en fut jamaiscomplètement privée, et reconnaître, dans les pas-sages que nous venons de citer, plutôt le souvenirde vieux droits légitimement possédés que le senti-ment d’une nouvelle conquête et d’un récent affran-chissement.
Cependant cette conquête, cet affranchissementavaient eu lieu aussi, et c’est le second,fait révélépar la lettre d’Yves de Chartres; une communevenait de se former à Beauvais : turbwlenta conju-ratio factœ communionis, dit-il, en énumérant lesprétextes que suggérera sans doute à l’évêque sabonne volonté pour les bourgeois; et il distingueclairement la récente association, la commune, deces anciennes coutumes dont il vient de se plaindre.Un nouveau lien, un intérêt de plus à défendreavaient donc ajouté aux prétentions des bourgeois,à la confiance qu’ils avaient dans leurs forces, àl’idée que s’en formaient leurs adversaires ; ce faitn’avait pu s’accomplir sans violence, et cependantl’évêque le reconnaissait, le sanctionnait, le proté-geait en dépit du blâme des membres de son corps.Ce n’était donc pas contre lui, quoique seigneur dela ville, qu’avait eu lieu ce mouvement insurrection-nel, pour parler le langage de nos jours. Les cha-noines ne paraissent pas avoir jamais élevé deprétentions sur la seigneurie de Beauvais, et leurmauvais vouloir aristocratique s’exerçait plutôt, cesemble, contre leur chef que contre leurs inférieurs.Il faut donc chercher ailleurs les causes de cet évé-nement; et peut-être, à défaut de renseignements,
— LEÇONS XXXI A XLIX.
car nous n’en possédons aucun autre que la lettred’Yves, sera-t-il possible de s’appuyer sur des con-jectures et d’assigner une origine vraisemblable aumouvement qui créa la commune de Beauvais.
Le chapitre de cette ville n’était pas le seul rivaldont les évêques eussent à combattre les prétentions.Une autre autorité existait encore dans Beauvais,dont ils supportaient impatiemment la présence, clqui, de son côté, travaillait sans doute à s’étendreet se consolider.
Beauvais, autrefois cité importante des Belges,placée non loin des tribus germaniques du nord dela Gaule, plus tard frontière de France du côté dela Normandie, et dont, pendant les longues guerresavec les Normands, les habitants avaient tenu con-stamment pour le parti français, si l’on peut s’ex-primer ainsi, Beauvais, dis-je, avait toujours étéconsidérée comme une place importante, et à cetitre, fortifiée avec grand soin : des murs épais dehuit pieds, construits de petites pierres carrées en-tremêlées de grosses briques, et jointes par un ci-ment impénétrable, formaient son enceinte, quecomplétaient de hautes tours rondes, faites desmêmes matériaux, et placées à égale distance lesunes des autres. Plusieurs portes donnaient entréedans la ville; la principale portait le nom de Chax-tel, et l’on est fondé à croire qu’une espèce de châ-teau fort existait en cet endroit. Il est certain dumoins qu’un châtelain y résidait, chargé de la garde,et capitaine de la cité. Lire à quel titre ce droitétait exercé, s’il venait du roi ou de l’évêque, s’il nedevait son origine qu’à la force, et comment il setransmettait, nul ne le pourrait; les chroniques duBeauvaisis donnent d'assez grands détails sur lesquerelles de ces châtelains avec les évêques, maisne fournissent aucun éclaircissement sur les droitsdes parties et la justice de leurs prétentions. Cesquerelles éclatèrent surtout pendant le xi‘ siècle, etfurent, de 1063 à 1094, sous les évêques Guy etFoulques, portées au dernier degré de violence : cedernier même, allant plus loin que son prédécesseur,attaqua à main armée, en 1095, le châtelain Eudes,le tint assiégé dans sa maison, lui ôta violemmentles clefs de la ville, s’empara de son vin, et ayantsoustrait à sa puissance plusieurs de ses vassaux,traita avec eux et son chapelain pour se le fairelivrer par trahison. Foulques fut sévèrement blâméet condamné à restitution et réparation par le papeUrbain 11, qui lui reprocha, entre autres choses, sesprétentions sur les clefs de la ville, droit reconnu duchâtelain : Portarum claves quas ipse ex moretenuerat ademisti.
L’évêque Foulques ayant donc été condamné parUrbain II, dans sa querelle avec Eudes, comme