Buch 
Théâtre complet : précédé d'une notice / de J. Racine
Entstehung
Seite
281
JPEG-Download
 

281

ACTE IT, SCÈNE V.

PHENICE.

Comme vous je me perds d’autant plus que j’y pense.Mais ne s’offre-t-il rien à votre souvenirQui contre vous, madame, ait pu le prévenir?

Voyez, examinez.

BÉRÉNICE.

Hélas! tu peux m’en croire;

Plus je veux du passé rappeler la mémoire,

Du jour que je le vis, jusqu’à ce triste jour,

Plus je vois qu'on me peut reprocher trop d’amour.Mais tu nous entendais. Il ne faut rien me taire ;Parle. N’ai-je rien dit qui lui puisse déplaire?

Que sais-je? j’ai peut-être avec trop de chaleurRabaissé ses présents, ou blâmé sa douleur.

N’est-ce point que de Rome il redoute la haine?

Il craint peut-être , il craint d’épouser une reine.Hélas! s’il était vrai... Mais non, il a cent foisRassuré mon amour co"tre leurs dures lois;

Cent fois... Ah! qu’il m’explique un silence si rude :Je ne respire pas dans cette incertitude.

Moi, je vivrais , Phénice, et je pourrais penserQu’il me néglige, ou bien que j’ai pu l’offenser!Retournons sur ses pas. Mais, quand je m’examine,

Je crois de ce désordre entrevoir l’origine.

Phénice, il aura su tout ce qui s’est passé :

L’amour d’Antiochus l’a peut-être offensé.

Il attend, m’a-t-on dit, le roi de Comagène.

Ne cherchons point ailleurs le sujet de ma peine.

Sans doute ce chagrin qui vient de m’alarmerN’est qu’un léger soupçon facile à désarmer.

Je ne te vante point cette faible victoire,

Titus : ah ! plût au ciel que, sans blesser ta gloire ,

Un rival plus puissant voulût tenter ma foi,

Et pût mettre à mes pieds plus d’empires que toi;

Que de sceptres sans nombre il pût payer ma flamme;Que ton amour n’eût rien à donner que ton ûme !

C’est alors, cher Titus, qu’aimé, victorieux ,

Tu verrais de quel prix Ion co ur est à mes yeux.Allons, Phénice; un mot pourra le satisfaire.Rassurons-nous, mon cœur, je puis encor lui plaire;Je me comptais trop tût au rang des malheureux :

Si Titus est jaloux , Titus est amoureux.

24 .