540
ESTHER.
Je vins ; mais je cachai ma race et mon pays.
Qui pourrait cependant t’exprimer les cabalesQue formait en ces lieux ce peuple de rivales,
Qui toutes, disputant un si grand intérêt,
Des yeux d’Assuérus attendaient leur arrêt ?
Chacune avait sa brigue et de puissants suffrages ;L’une d’un sang fameux vantait les avantages;
L’autre, pour se parer de superbes atours,
Des plus adroites mains empruntait le secours ;
Et moi, pour toute brigue et pour tout artifice,
De mes larmes au ciel j’offrais le sacrifice.
Enfin on m’annonça l’ordre d’Assuérus.
Devant ce fier monarque, Élise, je parus.
Dieu tient le cœur des rois entre ses mains puissantes ;Il fait que tout prospère aux âmes innocentes,
Tandis qu’en ses projets l’orgueilleux est trompé.
De mes faibles attraits le roi parut frappé :
Il m’observa long-temps dans un sombre silence ;
Et le ciel, qui pour moi fit pencher la balance,
Dans ce temps-là, sans doute, agissait sur son cœur.Enfin, avec des yeux où régnait la douceur :
« Soyez reine, » dit-il; et, dès ce moment même,
De sa main sur mon front posa le diadème.
Pour mieux faire éclater sa joie et son amour,
Il combla de présents tous les grands de sa cour ;
Et même ses bienfaits, dans toutes ses provinces,Invitèrent le peuple aux noces de leurs princes.
Hélas ! durant ces jours de joie et de festins,
Quelle était en secret ma honte et mes chagrins !Esther, disais-je, Esther dans la pourpre est assise;
La moitié de la terre à son sceptre est soumise ;
Et de Jérusalem l’herbe cache les murs !
Sion, repaire affreux de reptiles impurs,
Voit de son temple saint les pierres dispersées !
Et du Dieu d’Israël les fêtes sont cessées !
ÉLISE.
Jî’avez-vous point au roi confié vos ennuis ?
ESTIIEK.
Le roi, jusqu’à ce jour, ignore qui je suis.
Celui par qui le ciel règle ma destinée
Sur ce décret encor tient ma langue enchaînée.