MÉMOIRES DE MIRABEAU.
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vertir en une chaîne divine. Oui, certes, les grandshommes qui aboutissent sont marqués, je le crois, parla Providence et peuvent se dire en ce sens prédestinés;mais toutes les graines de grands hommes n’éclosentpas, ou du moins toutes ne viennent pas dans les cir-constances propres à les faire valoir. Mirabeau lui-même, écrivant à une personne à laquelle il ne parlaitque le langage de la plus sincère conviction, disait :« Mon père a autant de supériorité sur moi par le génie,qu’il en a par l’âge et le titre de père. » Après un admi-rable récit de la vie de son grand-père, Jean-Antoine,récit composé dans une captivité au château d’If surles notes de son père, il termine par ces mots : « Ceuxqui seraient étonnés des couleurs que nous avons oséemployer pour peindre un homme qui n’est resté nidans les fastes des cours qu’on appelle histoire des na-tions, ni dans les recueils mensongers des gazettes,auraient tort, àce qu’il nous semble... Nous n’imaginonspas que personne mette en doute que partout et danstous les temps il ne vive et ne meure loin de tout éclatune multitude d’hommes fort supérieurs à ceux quijouent un rôle sur la scène du monde, etc. » Peut-êtreil n’a manqué à Mirabeau lui-même qu’un peu plus devertu, de discipline, et un cœur moins relâché, pourrester et vivre inconnu ou du moins médiocrementconnu, et simplement notable à la manière de sespères. Nous voudrions que cette idée fût présente àl’esprit quand on célèbre les grands hommes; tous lesgrands hommes qui arrivent sont prédestinés sansdoute; mais tous les grands hommes n’arrivent pas. Il