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Théatre complet / de J. Racine : précédé d'une notice par M. Auger
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PREMIERE PRÉFACE

soit bien plus considérable dans la chronologie, où l'on suppute lestemps par les années des empereurs.

Junie ne manque pas non plusde censeurs. Ils disent que d’une vieillecoquette, nommée Junla Silana, j’en ai fait une jeune fille très-sage.Qu’auraient-ils à mcrépondre, si Je leur disais que cette Junie est unpersonnage Inventé, commé l’Emilie de Cinwa , comme la Sabine d’Ho-race ? Mais j’ai à leur dire que s’ils avaient bien lu l’histoire, ils y au-raient trpuvé une Junia Calvina, de la famille d’Auguste, sœur de Silanusà qui Claudius avait promis Octavie. Cette Junie était jeune, belle, et,comme dit Sénèque, festivissima omnium puellarum. Elle aimait ten-drement son frère ; et leurs ennemis, dit Tacite, les accusèrent tous deuxd’inceste, quoiqu’ils ne fussent coupables que d’un peu d’indiscrétion.Si je la présente plus retenue qu’elle n’était. Je n’ai pas ouï dire qu’ilnous fût défendu de rectifier les mœurs d’un personnage , surtout lors-qu’il n’est pas connu.

L’on trouve étrange qu’elle paraisse sur le théâtre après la mort delîritannicus. Certainement la délicatesse est grande de ne pas vouloirqu’elle dise en quatre vers assez touchants qu’elle passe chez Octavie.i'l ais, disent-ils, cela ne valait pas la peine de la faire revenir ; un autrel’aurait pu raconter pour elle. Ils ne savent pas qu’une des règles duthéâtre est de ne mettre en récit que les choses qui ne se peuvent passeren action ; et que tous les anciens font venir souvent sur la scène desacteurs qui n’ont autre chose à dire, sinon qu’ils viennent d’un endroit,et qu’ils s’en retournent en un autre.

Tout cela est inutile, disent mes censeurs. La pièce est finie au récitde la mort de Britannicus , et l’on ne devrait point écouter le reste, onl’écoute pourtant, et même avec autant d’attention qu’aucune fin detragédie. Pour mol, j’ai toujours compris que la tragédie étant l’imita-tion d’une action complète, où plusieurs personnes concourent, cetteaction n’est point finie que l’on ne sache en quelle situation elle laisseces mômes personnes : C’est ainsi que Sophocle en use presque partout,c’est ainsi que dans I’Antigone il emploie autant de vers à représenterla fureur d’Hémon et la punition de Créon , après la mort de cette prin-cesse, que j’en ai employé aux imprécations d’Agrippine, àla retraite deJunie, à la punition de Narcisse, et au désespoir de Néron, après la mortde Britannicus.

Que faudrait-il faire pour contenter des juges si difficiles? la choseserait aisée, pour peu qu’on voulût trahir le bon sens. 11 ne faudrait ques’écarter du naturel, pour se jeter dans l’extraordinaire. Au lieu d’uneaction simple, chargée de peu de matière, telle que doit être une actionqui se passe en un seul jour, et qui s’avançant par degrés vers sa fin n’estsoutenue que par les intérêts, les sentiments et les passions des person-,nages, il faudrait remplir cette môme action de quantité d’incidents quine se pourraient passer qu’en un mois, d’un grand nombre de jeux dethéâtre d’autant plus surprenants qu’ils seraient moins vraisemblables,d’une infinité de déclamations où l’on fera dire aux acteurs tout lecontraire de ce qu’ils devraient dire. II faudrait, par exemple , repré-senter quelque héros ivre, qui se voudrait faire haïr de sa mattresse degaieté de cœur, un Lacédémonien grand parleur (i), un conquérantqui ne débiterait que des maximes d’amour ( 2 ), une femme qui rton-

(l) Lysander, dans l’Agésilas de Corneille, et Agésilas lui-même.{2) César, dans la Mort de Pompée ; et Pompée. dans Sertorius,