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Théatre complet / de J. Racine : précédé d'une notice par M. Auger
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V

PRÉFACE DE BÉRÉNICE. 275

Et II ne faut point croire que cette règle ne soit fondée que sur latantaisie de ceux qui l'ont faite. Il n’y a que le vraisemblable qui touchedans la tragédie. Et quelle vraisemblance y a-t-il qu’il arrive en un jourune multitude de choses qui pourraient à peine arriver en plusieurs se-maines? 11 y en a qui pensent que cette simplicité est une marque depeu d’invention. Ils ne songent pas qu’au contraire toute l’hiventionconsiste à faire quelque chose de rien, et que tout ce grand nombred’incidents a toujours été le refuge des poètes qui ne sentaient dansleur génie ni assez d’abondanee ni assez de force pour attacher durantcinq actes leurs spectateurs par une action simple, soutenue de la vio-lence des passions, de la beauté [des sentiments, et de l’élégancede l’expression. Je suis bien éloigné de croire que toutes ces chosesse rencontrent dans mon ouvrage ; mais aussi Je ne puis croire quele public me sache mauvais gré de lui avoir donné une tragédie qui aété honorée de tant de larmes, et dont la trentième représentation àété aussi suivie que la première.

Ce n’est pas que quelques personnes ne m’aient reproché cette mêmesimplicité que J’avais recherchée avec tant de soin. Ils ont cru qu’unetragédie qui était si peu chargée d’intrigues ne [pouvait être selon lesrêglesdu théâtre. Je m’informai s’ils se plaignaient qu’elle les eût ennuyés.On me dit qu’ils avouaient tous qu’elle n’ennuyait point, qu’elle les tou-chait même en plusieurs endroits, et qu’ils la verraient encore avecplaisir. Que veulent-ils davantage? Je les conjure d’avoir assez bonneopinion d’eux-mêmes pour ne pas croire qu’une pièce qui les touche etqui leur donne du plaisir puisse etre aDsolument contre les règles. Laprincipale règle est de plaire et de toucher f toutes les autres ne sontfaites que pour parvenir à cette première. Mais toutes ces règles sontd’un long détail, dont Je ne leur conseille pas de s’embarrasser : ils ontdes occupations plus importantes. Qu’ils se reposent sur nous de la fati-gue d’éclaircir les difficultés de la poétique d’Aristote ; qu’ils se réserventle plaisir de pleurer et d’être attendris; et qu’ils me permettent de leurdire ce qu’un musicien disait à Philippe, roi de Macédoine, qui préten-dait qu’une chanson n’était pas selon les règles : a A Dieu ne plaise,« seigneur, que vous soyez Jamais si malheureux que de savoir ces choses« là mieux que moi! »

Voilà tout ce que J’ai à dire à ces personnes, à qui Je ferai toujoursgloire de plaire : car pour le libelle que l’on a fait contre moi, Je croisque les lecteurs me dispenseront volontiers d’y répondre. Et que ré-pondrais-je à un homme qui ne pense rien, et qui ne sait pas mêmeconstruire ce qu’il pense ? Il parle de protase comme s’il entendait cemot, et veut que cette première des quatre parties de la tragédie soittoujours la plus proche de la dernière, qui est la catastrophe. 11 seplaint que la trop grande connaissance des règles l’empêche de se di-vertir à la comédie. Certainement, si l’on en juge par sa dissertation, iln’y eut Jamais de plainte plus mal fondée. Il paraît bien qu’il n’a jamaislu Sophocle qu’il loue très-injustement A’une grande multiplicité d’inci-dents; et qu’il n’a même jamais rien lu de la poétique, que dans quelquespréfaces de tragédies. Mais Je lui pardonne de ne pas savoir les règles duthéâtre, puisqu’heureusement pour le public il ne s’applique pas à cegenre d’écrire. Ce que je ne lui pardonne pas, c’est de savoir si peu lesrègles de la bonne plaisanterie, lui qui ne veut pas dire un mot sansplaisanter. Croit-il réjouir beaucoup les honnêtes gens par ces hélas depoche, ces mesdemoiselles mes règles, et quantité d’autres basses affee-