138
LETTRES
seulement tous les quinze jours, et pour vous donner avis, moncher cousin, que vous aurez bientôt l’honneur de voir Picard; etcomme il est frère du laquais de madame de Coulanges, je suisbien aise de vous rendre compte de mon procédé. Vous savez quemadame la duchesse de Chaulnes est à Vitré; elle y attend le duc,son mari, dans dix ou douze jours, avec les états de Bretagne :vous croyez que j’extravague : elle attend donc son mari avec tousles états, et, en attendant, elle est à Vitré toute seule, mourantd’ennui. Vous ne comprenez pas que cela puisse jamais revenirà Picard. Elle meurt donc d’ennui; je suis sa seule consolation, etvous croyez bien que je l’emporte d’une grande hauteur sur ma-demoiselle de Kerbone et de Kerqueoison.Voici un grand circuit,mais pourtant nous arriverons au but. Comme je suis donc saseule consolation, après l’avoir été voir, elle viendra ici, et jeveux qu’elle trouve mon parterre net et mes allées nettes, ces gran-des allées que vous aimez. Vous ne comprenez pas encore où celapeut aller; voici une autre petite proposition incidente: vous sa-vez qu’on fait les foins; je n’avais point d’ouvriers ; j’envoie danscette prairie, que les poètes ont célébrée, prendre tous ceux quitravaillaient, pour venir nettoyer ici; vous n’y voyez encore gout-te; et, en leur place, j’envoie mes gens faner. Savez-vous ce quec’est, faner? Il faut que je vous l’explique : faner est la plus joliechose du monde, c’est retourner du foin en batifolant dans uneprairie; dès qu’on en sait tant, on sait faner. Tous mes gens y al-lèrent gaiement; le seul Picard vint me dire qu’il n’irait pas, qu’iln’était pas entré à mon service pour cela, que ce n’était pas sonmétier, et qu’il aimait mieux s’en aller à Paris. Ma foi, la colèrem’a monté à la tête ; je songeai que c’était la centième sottise qu’ilm’avait faite ; qu’il n’avait ni cœur, ni affection; en un mot, lamesure était comble. Je l’ai pris au mot, et, quoi qu’on m’ait pudire pour lui, je suis demeurée ferme comme un rocher, et il estparti. C’est une justice de traiter les gens selon leurs bons oumauvais services. Si vous le revoyez, ne le recevez point, ne leprotégez point, ne me blâmez point, et songez que c’est le gar-çon du monde qui aime le mois à faner, et qui est le plus in-digne qu’on le traite bien.
Voilà l'histore en peu de mots ; pour moi, j’aime les relationsoù l’on ne dit que ce qui est nécessaire, où Ton ne s’écarte pointni à droite, ni à gauche ; où l’on ne reprend point les choses desi loin; enfin je crois que c’est ici, sans vanité, le modèle desnarrations agréables *,
1 Cette lettre, publiée par M.Crauford, est celle que madame de Tbianges en-voya demander à madame de Coulanges, ainsique celle du Cheval, qui malheu-reusement est perdue.