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Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
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LETTRES

Ma tante est si mal, que je ne crois pas quelle retarde monvoyage; elle étouffe, elle enfle, il ny a pas moyen de la voirsans être fortement touché : je le suis, et le serai beaucoup dela perdre. Vous savez comme je lai toujours aimée : ce meûtété une grande joie de la laisser dans lespérance dune guéri-son qui nous laurait rendue encore pour quelque temps. Je vousmanderai la suite de cette triste et douloureuse maladie.

M. et madame de Chaulnes sen vont en Bretagne : les gouver-neurs nont point dautre place présentement que leur gouver-nement. Nous allons voir une rude guerre ; jen suis dans uneinquiétude épouvantable. Votre frère me tient au cœur; noussommes très-bien ensemble : il maime, et ne songe quà meplaire; je suis aussi une vraie marâtre pour lui, et ne suis oc-cupée que de ses affaires. Jaurais grand lort si je me plaignaisde vous deux : vous êtes, en vérité, trop jolis, chacun en vo-tre espèce. Voilà, ma très-belle, tout ce que vous aurez de moiaujourdhui. Javais ce matin un Provençal, un Breton, un Bour-guignon, à ma toilette.

94. A madame de Grignan.

A Paris, mercredi i 3 avril 1672.

Je vous lavoue, ma fille, je suis très-fàchée que mes lettressoient perdues; mais savez-vous de quoi je serais encore plusfâchée? ce serait de perdre les vôtres : jai passé par, cestune des plus cruelles choses du monde. Mais, mon enfant, jevous admire; vous écrivez litalien comme le cardinal Ottobon 1et même vous y mêlez de lespagnol; manera nest pas des nô-tres; et pour vos phrases, il me serait impossible den faire au-tant : amusez-vous aussi à le parler, cest une très-jolie chose ;vous le prononcez bien, vous avez du loisir; continuez, je seraitout étonnée de vous trouver si habile. Vous mobéissez pournêtre point grosse, je vous en remercie de tout mon cœur;ayez le même soin de me plaire pour éviter la petite vérole.Votre soleil me fait peur: comment, lestâtes tournent! On ades apoplexies comme on a des vapeurs ici, et votre tête tournecomme les autres ! Madame de Coulanges espère conserver lasienne à Lyon, et fait des préparatifs pour faire une belle dé-fense contre le gouverneur*. Si elle va à Grignan, ce sera pourvous conter ses victoires, et non pas sa défaite : je ne crois pasmême que le marquis prenne le personnage damant; il estobservé par gens qui ont bon nez, et qui nentendraient pasraillerie. Il est désolé de ne point aller à la guerre, je suis très-désolée aussi de ne point partir avec M. et madame de Coulan-

1 Le cardinal Marc OUobon » Vénitien , fut depuis le pape Alexandre VIII.

* Le marquis de Villeroi.