•192
LETTRES
Ma tante est si mal, que je ne crois pas qu’elle retarde monvoyage; elle étouffe, elle enfle, il n’y a pas moyen de la voirsans être fortement touché : je le suis, et le serai beaucoup dela perdre. Vous savez comme je l’ai toujours aimée : ce m’eûtété une grande joie de la laisser dans l’espérance d’une guéri-son qui nous l’aurait rendue encore pour quelque temps. Je vousmanderai la suite de cette triste et douloureuse maladie.
M. et madame de Chaulnes s’en vont en Bretagne : les gouver-neurs n’ont point d’autre place présentement que leur gouver-nement. Nous allons voir une rude guerre ; j’en suis dans uneinquiétude épouvantable. Votre frère me tient au cœur; noussommes très-bien ensemble : il m’aime, et ne songe qu’à meplaire; je suis aussi une vraie marâtre pour lui, et ne suis oc-cupée que de ses affaires. J’aurais grand lort si je me plaignaisde vous deux : vous êtes, en vérité, trop jolis, chacun en vo-tre espèce. Voilà, ma très-belle, tout ce que vous aurez de moiaujourd’hui. J’avais ce matin un Provençal, un Breton, un Bour-guignon, à ma toilette.
94. A madame de Grignan.
A Paris, mercredi i 3 avril 1672.
Je vous l’avoue, ma fille, je suis très-fàchée que mes lettressoient perdues; mais savez-vous de quoi je serais encore plusfâchée? ce serait de perdre les vôtres : j’ai passé par là, c’estune des plus cruelles choses du monde. Mais, mon enfant, jevous admire; vous écrivez l’italien comme le cardinal Ottobon 1et même vous y mêlez de l’espagnol; manera n’est pas des nô-tres; et pour vos phrases, il me serait impossible d’en faire au-tant : amusez-vous aussi à le parler, c’est une très-jolie chose ;vous le prononcez bien, vous avez du loisir; continuez, je seraitout étonnée de vous trouver si habile. Vous m’obéissez pourn’être point grosse, je vous en remercie de tout mon cœur;ayez le même soin de me plaire pour éviter la petite vérole.Votre soleil me fait peur: comment, lestâtes tournent! On ades apoplexies comme on a des vapeurs ici, et votre tête tournecomme les autres ! Madame de Coulanges espère conserver lasienne à Lyon, et fait des préparatifs pour faire une belle dé-fense contre le gouverneur*. Si elle va à Grignan, ce sera pourvous conter ses victoires, et non pas sa défaite : je ne crois pasmême que le marquis prenne le personnage d’amant; il estobservé par gens qui ont bon nez, et qui n’entendraient pasraillerie. Il est désolé de ne point aller à la guerre, je suis très-désolée aussi de ne point partir avec M. et madame de Coulan-
1 Le cardinal Marc OUobon » Vénitien , fut depuis le pape Alexandre VIII.
* Le marquis de Villeroi.