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Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
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1)E MADAME UK SÉVIGMÉ.

2UI

celte guerre si terrible, quon ne peut assez craindre pour ceuxque lon aime ; et puis, tout dun coup, jespère que ce ne serapoint tout ce que lon pense, parce que je nai jamais vu arriverles choses comme on les imagine.

Mandez-moi, je vous prie, ce quil y a entre la princessedHarcourt 1 et vous ; Brancas est désespéré de penser que vousnaimez point sa fille : M. dUzès a promis de remettre la paixpartout; je serai bien aise de savoir de vous ce qui vous a miseen froideur.

Vous me dites que la beauté de votre fils diminue, et que sonmérite augmente ; jai regret à sa beauté, et je me réjouis quilaime le vin ; voilà un petit brin de Bretagne et de Bourgogne quifera un fort bel effet, avec la sagesse des Grignans. Votre tilleest tout.le contraire ; sa beauté augmente, et son mérite dimi-nue. Je vous assure quelle est fort jolie, et quelle est opiniâtrecomme un petit démon ; elle a ses petites volontés et ses petitsdesseins; elle me divertit extrêmement: son teint est admirable,ses yeux sont bleus, ses cheveux noirs; son nez ni beau nilaid ; son menton, ses joues, son tour de visage, très-parfaits.Je ne dis rien de sa bouche, elle saccommodera; le son de savoix est joli; madame de Coulanges trouvait quil pouvait fortbien passer par sa bouche.

Je pense, ma fille, quà la fin je serai de votre avis : je trouvedes chagrins dans la vie qui sont insupportables ; et, malgré lebeau raisonnement du commencement de ma lettre, il y a biendautres maux qui, pour être moindres que les douleurs, se fontégalement redouter. Je suis si souvent traversée dans ce que jesouhaite le plus, quen vérité la vie me paraît fort désobligeante.

09. A madame de Grignan.

A Paris, vendredi 6 mai 167a.

Ma fille, il faut que je vous conte; cest une radoterie que jene puis éviter. Je fus hier à un service de M. le chancelier (-guier) à lOratoire: ce sont les peintres, les sculpteurs, les mu-siciens et les orateurs qui en ont fait la dépense ; en un mot,les quatre arts libéraux. Cétait la plus belle décoration quonpuisse imaginer : Le Brun avait fait le dessin ; le mausolée tou-chait à la voûte, orné de mille lumières, et de plusieurs figuresconvenables à celui quon voulait louer. Quatre squelettes, enbas, étaient chargés des marques de sa dignité, comme luiayant ôté les honneurs avec la vie: lun portait son mortier,lautre sa couronne de duc, lautre son ordre, lautre les mas-ses de chancelier. Les quatre Arts étaient éplorés et désolés da-

* Françoise de Brancas, femme dAlphoase-Henri Charles de Lorraine, princedHarcourt.