LETTRES
240
gré Caumartin, il vous donnera l’original. 11 s’en va dans peude jours; son secret est répandu; ses gens sont fondus en lar-mes : je fus avec lui jusqu’à dix heures. Ne blâmez point, monenfant, ce que je sentis en rentrant chez moi : quelle différence!quelle solitude! quelle tristesse ! Votre chambre, votre cabinet,votre portrait! ne plus trouver cette aimable personne! M. deGrignan comprend bien ce que je veux dire et ce que je sentis.Le lendemain, qui était hier, je me trouvai tout éveillée à cinqheures ; j’allai prendre Corbinelli pour venir ici avec l’abbé. Ily pleut sans cesse, et je crains fort que vos chemins de Bour-gogne ne soient rompus. Nous lisons ici des maximes que Cor-binelli m’explique ; il voudrait bien m’apprendre à gouvernermon cœur; j’aurais beaucoup gagné à mon voyage, si j’en rap-portais cette science. Je m’en retourne demain ; j’avais besoin dece moment de repos pour remettre un peu ma tête, et reprendreune espèce de contenance.
124 A madame de Grignan.
A Paris , vendredi 7 juin 1675.
Enfin, ma fille, me voilà réduite à faire mes délices de voslettres : il est vrai qu’elles sont d’un grand prix; mais quand jesonge que c’était vous-même que j’avais, et que j’ai eue quinzemois de suite, je ne puis retourner sur ce passé sans une grandetendresse et une grande douleur. Il y a des gens qui m’ont voulufaire croire que l’excès de mon amitié vous incommodait ; quecelte grande attention à vouloir découvrir vos volontés, qui toutnaturellement devenaient les miennes, vous faisait assurémentune grande fadeur et un grand dégoût. Je ne sais, ma chère en-fant, si cela est vrai; ce que je puis vous dire, c’est qu’assuré-ment je n’ai pas eu dessein de vous donner cette sorte de peine.J’ai un peu suivi mon inclination, je l’avoue; et je vous ai vueautant que je l’ai pu, parce que je n’ai pas eu assez de pouvoirsur moi pour me retrancher ce plaisir; mais je ne crois pointvous avoir été pesante. Enfin, ma fille, aimez au moins la con-fiance que j’ai en vous, et croyez qu’on ne peut jamais être plusdénuée ni plus touchée que je le suis en votre absence. La pro-vidence m’a traitée bien rudement, et je me trouve fort à plain-dre de n’en savoir pas faire mon salut. Vous me dites des mer-veilles de la conduite qu’il faut avoir pour se gouverner dans cesoccasions; j’écoute vos leçons, et je tâche d’en profiter. Je suisdans le train de mes amies, je vais, je viens; mais quand je puisparler de vous, je suis contente, et quelques larmes me font unsoulagement nonpareil. Je sais les lieux où je puis me donnercette liberté; vous jugez bien que, vous ayant vue partout, ilm’est difficile, dans ces commencements, de n’être pas sensible