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LETTRES
divines perfections de ce héros : jamais un homme n’a été siprès d’être parfait; et plus on le connaissait, plus on l’aimait,et plus on le regrette. Adieu, monsieur et madame, je vous em-brasse mille fois. Je vous plains de n’avoir personne à qui par-ler de cette grande nouvelle ; il est naturel de communiquertout ce qu’on pense là-dessus. Si vous êtes fâchés, vous êtescomme nous sommes ici.
129. A madame de Grîgnan.
A Paris , vendredi a août 1675.
Je pense toujours, ma fille, à l’étonnement et à la douleur quevous aurez de la mort de M. de Turenne. Le cardinal de Bouil-lon est inconsolable : il apprit cette nouvelle par un gentilhom-me de M. de Louvigny, qui voulut être le premier à lui faire soncompliment ; il arrêta son carrosse, comme il revenait de Pon-toise à Versailles : le cardinal ne comprit rien à ce discours ;comme le gentilhomme s’aperçut de son ignorance, il s’enfuit ;le cardinal fit courir après, et sut ainsi cette terrible mort ; ils’évanouit; on le ramena à Pontoise, où il a été deux jours sansmanger, dans des pleurs et dans des cris continuels. Madamede Guônégaud et Cavoie l’ont été voir; ils ne sont pas moinsaffligés que lui. Je viens de lui écrire un billet qui m’a paru bon :je lui dis par avance votre affliction , et par l’intérêt que vousprenez à ce qui le touche, et par l’admiration que vous aviezpour le héros. N’oubliez pas de lui écrire : il me paraît que vousécrivez très-bien sur toutes sortes de sujets : pour celui-ci, iln’y a qu’à laisser aller sa plume. On parait fort touché dans Pa-ris.de cette grande mort. Nous attendons avec transissement lecourrier d’Allemagne; Montecuculli 1 , qui s’en allait, sera bienrevenu sur ses pas, et prétendra bien profiter de cette conjonc-ture. On dit que les soldats faisaient des cris qui s'entendaientde deux lieues; nulle considération ne les pouvait retenir; ilscriaient qu’on les menât au combat; qu’ils voulaient venger lamort de leur père , de leur général, de leur protecteur, de leurdéfenseur ; qu’avec lui ils ne craignaient rien, mais qu’ils ven-geraient bien sa mort ; qu’on les laissât faire, qu’ils étaient fu-rieux, et qu’on les menât au combat. Ceci est d’un gentilhom-me qui était à M. de Turenne, et qui est venu parler au roi ; ila toujours été baigné de larmes, en racontant ce que je vous dis,et les détails de la mort de son maître. M. de Turenne reçut lecoup au travers du corps ; vous pouvez penser s’il tomba de che-val et s’il mourut! Cependant le reste des esprits fit qu’il se traî-na la longueur d’un pas, et que même il serra la main par con-vulsion ; et puis on jeta un manteau sur son corps. Ce Bois-
l Généralissime dus armées du l’Empire.