500
LETTUES
Fayette commence présentement à hériter de sa mère M. duPlessis-Guénégaud est mort aussi ; vous savez ce qu’il vous fautfaire à sa femme.
Corbinelli dit que je n’ai point d’esprit quand je dicte ; et surcela il ne m’écrit plus. Je crois qu’il a raison ; je trouve monslyle lâche ; mais soyez plus généreuse, ma fille, et continuez àme consoler de vos aimables lettres. Je vous prie de compterles lunes pendant votre grossesse, si vous ôtes accouchée unjour seulement sur la neuvième, le petit vivra ; sinon n’attendezpoint un prodige. Je pars mardi, les chemins sont comme enété, mais nous avons une bise qui tue mes mains : il me fautdu chaud, les sueurs ne font rien ; je me porte très-bien dureste; et c’est une chose plaisante de voir une femme avec untrès-bon visage, que l’on fait manger comme un enfant : ons’accoutume aux incommodités. Adieu, ma très-chère, continuezde m’aimer ; je ne vous dis point de quelle manière vous pos-sédez mon cœur, ni par combien de liens je suis attachée à vous.J’ai senti notre séparation pendant mon mal; je pensais sou-vent que ce m’eût été une grande consolation de vous avoir. J’aidonné ordre pour trouver de vos lettres à Malicorne. J’embrassele comte, je le prie de m’embrasser. Je suis entièrement à vous,et le bon abbé aussi, qui compte et calcule depuis le matin jus-qu’au soir, sans rien amasser, tant celte province a été dé-graissée.
153. A madame de Grignan.
A Paris, mercredi 8 avril 1676.
Je suis mortifiée et triste de ne pouvoir vous écrire tout ce queje voudrais; je commence à souffrir cet ennui avec impatience.Je me porte très-bien ; le changement d’air me fait des mira-cles, mais mes mains ne veulent point encore prendre part àcette guérison. J’ai vu tous nos amis et amies. Je garde machambre, et je suivrai vos conseils ; je mettrai désormais masanté et mes promenades devant toutes choses. Le chevalier(de Grignan) cause fort bien avec moi jusqu’à onze heures; c’estun aimable garçon. J’ai obtenu de sa modestie de me parler desa campagne, et nous avons repleuré M. de Turenne. Le ma-réchal de Lorges n’est-il point trop heureux? Les dignités, lesgrands biens et une très-jolie femme. On l’a élevée comme de-vant être un jour une grande dame. La fortune est jolie; maisje ne lui pardonne point les rudesses qu’elle a pour nous tous.
M. DE CORBINELLI.
J’arrive, madame, et je veux soulager celte main tremblotante; elle re-
1 La mère de madame de La Fayette s’était remariée en secondes noces à Kenauld,chevalier de Sévigné.