DE MADAME DE SÊVlü.NÊ.
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tinuc deux heures durant ; et, de peur de m’impatienter, je faislire mon médecin, qui me plaît : il vous plairait aussi. Je luimets dans la tête d’apprendre la philosophie de votre père Des-caries ; je ramasse des mots que je vous ai ouï dire. Il sait vivre,il n’est point charlatan ; il traite la médecine en galant homme ;enfin il m’amuse. Je vais être seule, et j’en suis fort aise : pour-vu qu’on ne m’ôte pas le pays charmant, la rivière d’Allier,mille petits bois, des ruisseaux , des prairies, des moutons, deschèvres, des paysannes qui dansent la bourrée dans les champs,je consens de dire adieu à tout le reste ; le pays seul me guéri-rait. Les sueurs, qui affaiblissent tout le monde, me donnent dela force, et me font voir que ma faiblesse venait des superfluitésque j’avais encore dans le corps. Mes genoux se portent bienmieux : mes mains ne veulent pas encore, mais elles le vou-dront avec le temps. Je boirai encore huit jours, du jour de laFête-Dieu, et puis je penserai avec douleur à m’éloigner de vous.Il est vrai que ce m’eût été une joie bien sensible de vous avoirici uniquement à moi ; vous y avez mis une clause de retournerchacun chez soi, qui m’a fait transir : n’en parlons plus, machère enfant, voilà qui est fait. Songez à faire vos efforts pourvenir me voir cet hiver : en vérité, je crois que vous devez enavoir quelque envie, et que M. de Grignan doit souhaiter quevous me donniez cette satisfaction. J’ai à vous dire que vous fai-tes tort à ces eaux de les croire noires : pour noires, non ; pourchaudes, oui. Les Provençaux s’accommoderaient mal de cetteboisson : mais qu’on mette une herbe ou une fleur dans cetteeau bouillante, elle en sort aussi fraîche que lorsqu’on la cueille;et, au lieu de griller et de rendre la peau rude, cette eau la renddouce et unie : raisonnez là-dessus. Adieu, ma chère enfant ;s’il faut, pour profiter des eaux, ne guère aimer sa fille, j’y re-nonce. Vous me mandez des choses trop aimables, et vous l’êtestrop aussi quand vous voulez. N’est-il pas vrai, M. le comte,que vous êtes heureux de l’avoir? et quel présent vous ai-jefait !
163. A madame de Grignan.
A Vichy, lundi 8 juin 1676.
Ne doutez pas, ma fille, que je ne sois touchée très-sensible-ment de préférer quelque chose à vous qui m’êtes si chère :toute ma consolation, c’est que vous ne pouvez ignorer messentiments, et que vous verrez dans ma conduite un beau sujetde réfléchir, comme vous faisiez l'autre jour, touchant la préfé-rence du devoir sur l’inclination. Mais je vous conjure, etM. deGrignan, de vouloir bien me consoler cet hiver de cette violencequi coûte si cher à mon cœur. Voilà donc ce qui s’appelle la