320
LETTRES
reriez le courage et la hardiesse qu’il a eus de rendre une affreusemontagne la plus belle, la plus délicieuse et la plus extraordi-naire chose du monde. Je suis assurée que vous seriez frappéede cette nouveauté. Si cette montagne était à Versailles, je nedoute point qu’elle n’eût ses parieurs contre les violences dontl’art opprime la pauvre nature, dans l’effet court et violent detoutes les fontaines. Les hautbois et les musettes font danserla bourrée d’Auvergne aux faunes d’un bois odoriférant, quifait souvenir de vos parfums de Provence ; enfin, on y parlede vous, on y boit à votre santé : ce repos m’a été agréable etnécessaire.
Je serai mercredi à Moulins, où j’aurai une de vos lettres,sans préjudice de celle que j’attends après dîner. Il y a dans cevoisinage des gens plus raisonnables et d’un meilleur air queje n’en ai vu en nulle autre province ; aussi ont-ils vu le mondeet ne l’ont pas oublié. L’abbé Bayard me paraît heureux, et parcequ’il l’est, et parce qu’il veut l’être. Pour moi, ma chère com-tesse, je ne puis l’être sans vous ; mon aine est toujours agitéede crainte, d’espérance, et surtout de voir, tous les jours, écoulerma vie loin de vous : je ne puis m’accoutumer à la tristesse decette pensée ; je vois le temps qui court et qui vole, et je ne saisoù vous reprendre. Je veux sortir de cette tristesse par un sou-venir qui me revient d’un homme qui me parlait en Bretagnede l’avarice d’un certain prêtre : il me disait fort naturellement :« Enfin, madame, c’est un homme qui mange de la merluche« toute sa vie, pour manger du poisson après sa mort. » Jetrouvai cela plaisant, et j’en fais l’application à toute heure. Lesdevoirs, les considérations nous font manger de la merluchetoute notre vie, pour manger du poisson après notre mort.
IG6. A madame de Grignan.
A Briare, mercredi a 4 juin 1676.
Je m’ennuie, ma très-chère, d’être si longtemps sans vousécrire. Je vous ai écrit deux fois de Moulins ; mais il y a déjà bienloin d’ici à Moulins. Je commence à dater mes lettres de la dis-tance que vous voulez. Nous partîmes donc lundi de cette bonneville : nous avons eu des chaleurs extrêmes. Je suis bien assuréeque vous n’avez pas trouvé d’eau dans votre petite rivière,puisque notre belle Loire est entièrement à sec en plusieursendroits. Je ne comprends pas comme auront fait madame deMontespan et madame de Tarente ; elles auront glissé sur lesable. Nous partons à quatre heures du matin ; nous nous repo-sons longtemps à la dînée ; nous dormons sur la paille et surles coussins de notre carrosse, pour éviter les incommodités del’été. Je suis d’une paresse digne de la vôtre ; par le chaud, je