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Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
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LETTRES

reriez le courage et la hardiesse quil a eus de rendre une affreusemontagne la plus belle, la plus délicieuse et la plus extraordi-naire chose du monde. Je suis assurée que vous seriez frappéede cette nouveauté. Si cette montagne était à Versailles, je nedoute point quelle neût ses parieurs contre les violences dontlart opprime la pauvre nature, dans leffet court et violent detoutes les fontaines. Les hautbois et les musettes font danserla bourrée dAuvergne aux faunes dun bois odoriférant, quifait souvenir de vos parfums de Provence ; enfin, on y parlede vous, on y boit à votre santé : ce repos ma été agréable etnécessaire.

Je serai mercredi à Moulins, jaurai une de vos lettres,sans préjudice de celle que jattends après dîner. Il y a dans cevoisinage des gens plus raisonnables et dun meilleur air queje nen ai vu en nulle autre province ; aussi ont-ils vu le mondeet ne lont pas oublié. Labbé Bayard me paraît heureux, et parcequil lest, et parce quil veut lêtre. Pour moi, ma chère com-tesse, je ne puis lêtre sans vous ; mon aine est toujours agitéede crainte, despérance, et surtout de voir, tous les jours, écoulerma vie loin de vous : je ne puis maccoutumer à la tristesse decette pensée ; je vois le temps qui court et qui vole, et je ne sais vous reprendre. Je veux sortir de cette tristesse par un sou-venir qui me revient dun homme qui me parlait en Bretagnede lavarice dun certain prêtre : il me disait fort naturellement :« Enfin, madame, cest un homme qui mange de la merluche« toute sa vie, pour manger du poisson après sa mort. » Jetrouvai cela plaisant, et jen fais lapplication à toute heure. Lesdevoirs, les considérations nous font manger de la merluchetoute notre vie, pour manger du poisson après notre mort.

IG6. A madame de Grignan.

A Briare, mercredi a 4 juin 1676.

Je mennuie, ma très-chère, dêtre si longtemps sans vousécrire. Je vous ai écrit deux fois de Moulins ; mais il y a déjà bienloin dici à Moulins. Je commence à dater mes lettres de la dis-tance que vous voulez. Nous partîmes donc lundi de cette bonneville : nous avons eu des chaleurs extrêmes. Je suis bien assuréeque vous navez pas trouvé deau dans votre petite rivière,puisque notre belle Loire est entièrement à sec en plusieursendroits. Je ne comprends pas comme auront fait madame deMontespan et madame de Tarente ; elles auront glissé sur lesable. Nous partons à quatre heures du matin ; nous nous repo-sons longtemps à la dînée ; nous dormons sur la paille et surles coussins de notre carrosse, pour éviter les incommodités delété. Je suis dune paresse digne de la vôtre ; par le chaud, je