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LETTRES
s’yn va en Languedoc, il est comblé des biens et des manièresobligeantes de M. de Vardes, qui accompagne les douze centslianes {de pension) d'une si admirable sauce; je veux dire detant de paroles choisies, et de sentiments si tendres et si gé-néreux, que la philosophie de notre ami n’y résiste pas. Var-des est tout extrême; et comme je suis persuadée qu’il le haïs-sait, parce qu’il le traitait mal, il l’aime présentement, parcequ’il le traite bien : c’est le proverbe italien 1 * 3 et son contraire.Je m’en vais donc avec le bon abbé et des livres, et votre idée,dont je recevrai tous mes biens et tous mes maux. Je vouspromets qu’elle m’empêchera de demeurer le soir au serein ;je me représenterai que cela vous déplaît : ce ne sera pas lapremière fois que vous m’aurez fait rentrer au logis de cettesorte. Je vous promets de vous consulter et de vous obéir tou-jours , faites-en de même pour moi, et ne vous chargez d’au-cune inquiétude ; reposez-vous de ma conservation sur ma pol-tronnerie ; je n’ai pas en vous les mêmes sujets de confiance,j’ai bien des choses à vous reprocher ; et, sans aller jusqu’à Mo-naco, n’ai-je pas les bords du Rhône , où vous forcez tous lesbraves gens de voire famille à vous accompagner malgré eux ?malgré eux, vous dis-je ; souvenez-vous, au contraire, que jemourais de peur à pied en passant les vaux d’Olioules s : voilàce qui doit justifier mes craintes et fonder votre tranquillité.Faites donc en sorte que mon souvenir vous gouverne, commele vôtre me gouvernera ; je ne vous dis point les peines que mecausera cet éloignement ; j’y donnerai les meilleurs ordres queje pourrai, et j’éclaircirai, autant qu’il me sera possible, l’entrechien et loup de nos bois : je commence par la Loire et par Nan-tes, qui n’ont rien de triste. Je crois que mon fils viendra meconduire jusqu’à Orléans. Je suis persuadée des complaisancesde M. de Grignan ; il a des endroits d’une noblesse, d’une poli-tesse , et même d’une tendresse extrême ; je vois en lui d’autreschoses dont les contre-coups sont difficiles à concevoir: et com-me tout est à facettes, il a aussi des endroits inimitables pour ladouceur et l’agrément de la société; on l’aime, on le gronde, onl’estime, on le blâme, on l’embrasse, on le bat. Adieu, ma très-chère, je vous quitte enfin. Il me semble que vous vous moquezde moi, quand vous craignez que je n’écrive trop ; ma poitrineest à peu près délicate comme celle de Georget 3 : excusez lacomparaison , il'sort d’ici : mais vous, ma très-belle, je vous
1 Chi offendi non perdona.
1 Les vaux d’Olioules ne sout autre chose qu'un chetniu étroit, d’environ unelieue, à côté d’une petite rivière qui passe entre deux montagnes très-escarpées, enProvence.
3 Fameux cordonnier pour femmes.