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LETTRES
recevez pas; vous voyez bien que cela dépend de l’arrangementde certains moments de la poste qui peuvent très-souvent man-quer ; jusqu’ici je n’ai pas sujet de m’en plaindre, je ne reçoisvos lettres que deux jours plus tard qu’à Paris : c’est tout cequ’on peut ménager sur une distance aussi extrême que celle-ci. Vous dites que je n’en suis point touchée ; cela est d’une per-sonne qui est encore plus loin de moi que je ne pensais, quim’a tout-à-fait oubliée, qui ne sait plus la mesure de mon atta-chement, ni la tendresse de mon cœur, qui ne connaît plus cettefaiblesse naturelle, ni cette disposition aux larmes dont votrefermeté et votre philosophie se sont si souvent moquées. C’est àmoi à me plaindre : je ne suis que trop pénétrée de tout cela ;et, avec toute ma belle Providence que je comprends si bien, jene laisse pas d’être toujours affligée de ces arrangements au-delà de toute raison. Une paix entière, une soumission sansmurmure est le partage des parfaits, tandis que la connaissancede cette Providence, et du mauvais usage que j’en fais, ne m’estdonnée que pour ma peine et pour ma pénitence. Vous ditesqu’on veut que Dieu soit l’auteur de tout ce qui arrive : lisez,lisez ce Traité que je vous ai marqué, et vous verrez qu’en effetc’est à Dieu qu’il faut s’en prendre, mais avec respect et rési-gnation ; et les hommes sur qui nous arrêtons notre vue, ilfaut les considérer comme les exécuteurs de ses ordres, dont ilsait bien tirer la fin qu’il lui plaît. C’est ainsi qu’on résonnequand on lève les yeux ; mais ordinairement on s’en tient auxpauvres petites causes secondes, et l’on souffre avec bien del’impatience ce qu’on devrait recevoir avec soumission : voilàle misérable état où je suis : c’est pour cela que vous m’avezvue me repentir, m’agiter et m’inquiéter tout de même qu’uneautre. Je pense comme vous que toutes les philosophies ne sontbonnes que quand on n’en a que faire. Vous me priez de vousaimer davantage et toujours davantage ; en vérité, vous m’em-barrassez, je ne sais point où l’on prend ce degré-là ; il est au-dessus de mes connaissances : mais ce qui est bien à ma portée,c’est de ne vous être bonne à rien, c’est de ne faire aucun usagequi vous soit utile de la tendresse que j’ai pour vous, c’est den’avoir aucun de ces tons si désirés d’une mère, qui peut re-tenir, qui peut soulager, qui peut soutenir. Ah ! voilà ce qui medésespère, et qui ne s’accorde point du tout avec ce que jevoudrais.
223. A madame de Grignan.
A Nantes, lundi au soir 37 mai 1680.
Je vous écris ce soir, parce que, Dieu merci, je m'en vais de-main dès le grand matin, et même je n’attendrai pas vos lettres