515
I)K madame'de sévigné.
manière qu’elle me paraît aimable ; il faudrait la prendre, si sonpère était raisonnable : mais quelle rage de n’aimer que soi, dese compter pour tout ; de n’avoir point la pensée si sage, si na-turelle et si chrétienne, d’établir ses enfants ! Vous savez bienque j’ai peine à comprendre cette injustice ; c’est un bonheurque notre amour-propre se tourne précisément où il doit être.J’ai fait une réponse à M. de Carcassonne ', que M. le chevaliera fort approuvée et qu’il appelle un chef-d’œuvre. Je l’ai pris àmon avantage ; et comme je le tiens à cent cinquante lieues demoi, je lui fais part de tout ce que je pense; je lui dis qu’il fautapprocher de ses affaires, qu’il faut les connaître, les calculer,les supputer, les régler, prendre ses mesures, savoir ce qu’onpeut et ce qu’on ne peut pas ; que c’est cela seul qui le fera ri-che ; qu’avec cela rien ne l’empêchera de suffire à tout, et auxdevoirs et aux plaisirs, et aux sentiments de son cœur pour unneveu dont il doit être la ressource ; qu’avec de l’ordre on vafort loin ; qu’autrement on ne fait rien, on manque à tout ; etpuis il me prend un enthousiasme de tendresse pour M. de Gri-gnan, pour son fils, pour votre maison, pour ce nom qu’il doitsoutenir : j’ajoute que je suis inséparablement attachée à toutcela, et que ma douleur la plus sensible, c’est de ne pouvoir plusrien faire pour vous; mais que je l’en charge, que je demande àDieu de faire passer tous mes sentiments dans son cœur, afind’augmenter et de redoubler tous ceux qu’il a déjà : enfin, mafille, cette lettre est mieux rangée, quoique écrite impétueuse-ment. M. le chevalier en eut les yeux rouges en la lisant ; etpour moi, je me blessai tellement de ma propre épée , que j’enpleurai de tout mon cœur. M. le chevalier m’assura qu’il n’yavait qu’à l’envoyer, et c’est ce que j’ai fait.
Vous me représentez fort plaisamment votre Savantasse ; il mefait souvenir du docteur de la comédie, qui veut toujours parler.Si vous aviez du temps, il me semble que vous pourriez tirerquelque avantage de cette bibliothèque ; comme il y a de bonneschoses et en quantité, on est libre de choisir ce qu’on veut :mais, hélas ! mon enfant, vous n’avez pas le temps de faire aucunusage de la beauté et de l’étendue de votre esprit ; vous ne vousservez que du bon et du solide, cela est fort bien ; mais c’estdommage que tout ne soit pas employé ; je trouve que M. Des-cartes y perd beaucoup.
Le maréchal d’Estrées va à Brest ; cela fait appréhender qu'ilne commande les troupes réglées : je crois cependant qu’on don-nera quelque contenance au gouverneur, et qu’on ne voudra pointlui donner le dégoût tout entier. M. de Charost est revenu un
1 Celui qu'on appelait le bel abbé avant qu'il ne fût cvéque.
33