Buch 
Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
Entstehung
Seite
530
JPEG-Download
 

S30

LETTRES

raient choisir, ils me demandent cette complaisance avec timi-dité, avec honnêteté ; et moi avec beaucoup de santé, sans au-cune bonne raison, je les refuse, et cest dans le temps que nousvoulons la députation pour mon fds, dont apparemment M. deChaulnes sera le maître cette année ! Tout cela passa vite dansma tête, je vis que je ne faisais pas bien. Je me rapproche, jelui dis : « Madame, je nai pensé dabord quà moi, et jétais« peu touchée daller voir M. de La Faluère ; mais serait-il pos-« sible que vous le souhaitassiez pour vous, et que cela vous« fit le moindre plaisir? » Elle rougit, et me dit avec un air de vé-rité : Ah! vous pouvez penser. « Cest assez, madame, il ne men« faut pas davantage, je vous assure que jirai avec vous. » Elleme laissa voir une joie très-sensible, et membrassa, et sortit detable, et dit à M. de Chaulnes : Elle vient avec nous. Elle ma-vait refusé, dit M. de Chaulnes; mais jai espéré quelle ne vousrefuserait pas. Enfin, ma fille, je pars et je suis persuadée que jefais bien, et selon la reconnaissance que je leur dois de leur con-tinuelle amitié, et selon la politique, et que vous me lauriezconseillé vous-même. Mon fils en est ravi, et men remercie : levoilà qui entre.

MONSIEUR DE SÉV1GNÉ.

Rien ncst si vrai, ma très-belle petite sœur : madame de Chaulnes futsaisie du refus de ma mère: elle se tut, elle rougit, elle sappuya; etquand ma mère eut fait sa réflexion, et lui eut dit qu'elle était toute prêtedaller, si cela lui était bon, ce fut une joie si vraie et si naturelle, quevous en auriez été touchée. Je ne savais ce qui se passait; je le sus peu detemps après; et, Indépendamment de ce quils veulent faire tomber surmoi cette année, sils en sont les maîtres, il était impossible de manquerà cette complaisance, sans manquer en même temps à tous les devoirs delamitié et de lhonnêteté ; de sorte que je vous prie de len bien remercier,ainsi que jai fait, madame de Chaulnes a des soins de sa santé qui nousdoivent mettre en repos.

MADAME DE SÉV1GNÉ.

Je reçois votre lettre du 16, elle est trop aimable, et trop jolie,et trop plaisante : jai ri tpute seule de lembarras de vos maçonset de vos ouvriers ; jaime fort la liberté et le libertinage de votrevie et de vos repas, et quun coup de marteau ne soit pas votremaître. Mon Dieu ! que je serais heureuse de tâter un peu de cettesorte de vie avec une telle compagnie! rien ne peut môter aumoins lespérance de my trouver quelque jour. Comme cettepartie dépend de Dieu, je le prie de le vouloir bien, et je lespère.Je neusse jamais cru que le beurre dût être compté dans lagré-ment de vos repas ; je pensais quil fallait que vous fussiez enBretagne. Mais je ne veux jamais oublier la raison qui fait que