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LETTRES
raient choisir, ils me demandent cette complaisance avec timi-dité, avec honnêteté ; et moi avec beaucoup de santé, sans au-cune bonne raison, je les refuse, et c’est dans le temps que nousvoulons la députation pour mon fds, dont apparemment M. deChaulnes sera le maître cette année ! Tout cela passa vite dansma tête, je vis que je ne faisais pas bien. Je me rapproche, jelui dis : « Madame, je n’ai pensé d’abord qu’à moi, et j’étais« peu touchée d’aller voir M. de La Faluère ; mais serait-il pos-« sible que vous le souhaitassiez pour vous, et que cela vous« fit le moindre plaisir? » Elle rougit, et me dit avec un air de vé-rité : Ah! vous pouvez penser. « C’est assez, madame, il ne m’en« faut pas davantage, je vous assure que j’irai avec vous. » Elleme laissa voir une joie très-sensible, et m’embrassa, et sortit detable, et dit à M. de Chaulnes : Elle vient avec nous. Elle m’a-vait refusé, dit M. de Chaulnes; mais j’ai espéré qu’elle ne vousrefuserait pas. Enfin, ma fille, je pars et je suis persuadée que jefais bien, et selon la reconnaissance que je leur dois de leur con-tinuelle amitié, et selon la politique, et que vous me l’auriezconseillé vous-même. Mon fils en est ravi, et m’en remercie : levoilà qui entre.
MONSIEUR DE SÉV1GNÉ.
Rien n’cst si vrai, ma très-belle petite sœur : madame de Chaulnes futsaisie du refus de ma mère: elle se tut, elle rougit, elle s’appuya; etquand ma mère eut fait sa réflexion, et lui eut dit qu'elle était toute prêted’aller, si cela lui était bon, ce fut une joie si vraie et si naturelle, quevous en auriez été touchée. Je ne savais ce qui se passait; je le sus peu detemps après; et, Indépendamment de ce qu’ils veulent faire tomber surmoi cette année, s’ils en sont les maîtres, il était impossible de manquerà cette complaisance, sans manquer en même temps à tous les devoirs del’amitié et de l’honnêteté ; de sorte que je vous prie de l’en bien remercier,ainsi que j’ai fait, madame de Chaulnes a des soins de sa santé qui nousdoivent mettre en repos.
MADAME DE SÉV1GNÉ.
Je reçois votre lettre du 16, elle est trop aimable, et trop jolie,et trop plaisante : j’ai ri tpute seule de l’embarras de vos maçonset de vos ouvriers ; j’aime fort la liberté et le libertinage de votrevie et de vos repas, et qu’un coup de marteau ne soit pas votremaître. Mon Dieu ! que je serais heureuse de tâter un peu de cettesorte de vie avec une telle compagnie! rien ne peut m’ôter aumoins l’espérance de m’y trouver quelque jour. Comme cettepartie dépend de Dieu, je le prie de le vouloir bien, et je l’espère.Je n’eusse jamais cru que le beurre dût être compté dans l’agré-ment de vos repas ; je pensais qu’il fallait que vous fussiez enBretagne. Mais je ne veux jamais oublier la raison qui fait que