DE MADAME DE SÉVIGNÉ.
b37
Guelphes et Gibelins, amis et ennemis, dont vous faites une pagela plus folle et la plus plaisante du monde ; ses rêveries d’appelerle marquis d’Uxelles les ennemis; elle croit parler des Allemands;et toutes ses couronnes dont elle s’entoure et s’enveloppe ; sonétonnement à la vue de votre teint naturel ; elle vous trouvebien négligée de laisser voir la couleur des petites veines etde la chair qui composent le vrai teint ; elle trouve bien plushonnête d’habiller son visage; et parce que vous montrez celuique Dieu vous a donné, vous lui paraissez toute négligée ettoute déshabillée. MM. de Grignan sont bien habiles d’avoirtrouvé son teint naturel : voilà comme sont les hommes, ils nesavent, ni ce qu’ils voient, ni ce qu’ils disent; j’en ai vu quiadmiraient des beautés bien peu admirables.
Vous avez fait un joli voyage au Saint-Esprit ; vous avez vuM. de Bàville >, la terreur du Languedoc; vous y avez vu encoreM. de Broglio*. Je crois notre Revel le César, et Broglio le Lari-don négligé *. Ils n’ont pas toujours été bien ensemble. M. lechevalier ne les a-t-il pas vus tous deux dans les chaînes de ma-demoiselle du Bouchet? Broglio était un si furieux amant, qu’ilfut une des raisons qui la jetèrent aux Carmélites.
Au reste, ma belle, nous ne sommes plus fâchés contre nosbons gouverneurs; j’en suis ravie; j’étais au désespoir qu’ilseussent tort. Il est certain, et tous nos amis en conviennent,que ce duc ne put pas dire un seul mot au roi, ni de Bretagne,ni de députation, qui n’eût été mal placé ; Rome occupait tout.Il parla à M. de Lavardin, il a écrit au maréchal d’Estrées : ma-dame de Chaulnes a dit à M. de Croissi tout ce qui se peut dire,et rien n’est plus aisé à comprendre que l’envie qu’ils avaientl’un et l’autre de réussir; mais nous n’y pensons plus; et si,par hasard, la chose revenait à nous, elle nous paraîtrait mira-culeuse. Ce n’est pas le plus grand mal que me cause la mort dupape : je suis véritablement affligée, quand je pense à la perteque vous allez faire par cette mort.
Je vous remercie, ma fille, de me mettre si joliment de votresociété, en me disant ce qui s’y passe; rien ne m’est si cher quece qui vient de vous et de votre famille. Je vous recommandevotre belle santé, et de conserver votre jeunesse, et pour cause.Je suis fort aise de la goutte de M. de Grignan, j’en ris avec
1 Nicolas de Lamoignon, frère du président, et connu sous le nom de Bàville,remplaça, au mois de septembre i685, AJ. d’Aguesseau dans L’intendance du Lan-guedoc. Ce fut lui qui organisa ces étranges missions qui, du nom de leurs mis-sionnaires t furent appelées dragonades. 11 remplit les fonctions d'intendant duLanguedoc pendant trente*lrois ans , sans revenir à Paris.
* Victor-Maurice, comte de Broglio, commandait en Languedoc. 11 était frèrede Charles-Atnédée de Broglio , comte de Bevel.
* Voyez la fable de l'Éducation , par La Fontaine, fable > livre vin.