Buch 
Port-Royal / C.A. Sainte-Beuve
Entstehung
JPEG-Download
 

LIVRE PREMIER.

89

lait des résolutions dangereuses. « Je délibérai en moi-même, dit-elle, de quitter Port-Royal et de m’en re-tourner au monde sans en avertir mon père et ma mère,pour me retirer du joug qui m’était insupportable, etme marier quelque part. » Elle crut même qu’au pis-aller elle serait en sûreté à La Rochelle, bien quebonne catholique, et elle comptait sur le crédit de sestantes huguenotes pour l’y protéger. A la veille de cettegrande résolution de fuir, elle fut, comme divinement,empêchée par une grande maladie et fièvre qui la saisiten juillet 1607. Son père et sa mère l’envoyèrent aus-sitôt quérir, la firent transporter en litière à Paris,l’entourèrent de médecins, et la comblèrent d’affectionhumaine ; ce qui la toucha fort, et la détourna d’undessein qui les aurait mortellement affligés. lia vuepourtant qu’elle eut durant ce séjour de convalescenceau logis paternel, les visites de son oncle l’intendantdes finances, de son autre oncle M. Arnauld du Fort, etde ses tantes magnifiques, à l’entour de son lit, touscouverts de velours et de satin, lui rendaient plus quejamais l’inclination mondaine; et elle se fit faire alorsen cachette un corps de baleine, avoue-t-elle, pour pa-raître de plus belle taille.

Sur ces entrefaites, M. Arnauld se méfiant peut-êtrede quelque retour de sa fille contre sa profession, usaauprès d’elle d’un tour d’adresse qui irrita cette jeuneâme et faillit lui rendre son premier dessein. Un jour,comme elle avait ses quinze ans bien passés, il lui pré-senta brusquement un papier assez mal écrit, en luidisant, avant qu’elle eût le temps de le lire : « Ma fille,signez ce papier! » Ce qu’elle fit par crainte et respect,n’osant adresser une question, mais crevant tout bas dedépit, dit-elle. A quelques mots qu’elle saisit du regard,il lui parut bien que c’était un renouvellement et uneratification de ses vœux qu’on lui extorquait ainsi.