LIVRE TROISIÈME. 341
dernier vraiment des grands Saints, et déjà grand phi-losophe.
Est-ce donc là, en effet, la dernière forme de Saintetépour le monde ? Cet enchantement des émotions reli-gieuses, ce mystère d’élévation que l’homme porte enlui, et qu’il n’a jamais plus hautement atteint qu’au seinet à l’aide du Christianisme ; cet état supérieur et intimede la nature humaine ne saurait-il retrouver désormaissa première fleur, et reparaître dans sa perfection ac-quise, délivré des appareils compliqués que le droit sensdésavoue? Ne saurait-on retenir seulement le côté du-rable, éternel, celui qui tient aux instincts les plus ten-dres et les plus généreux du cœur, sans se forger desdouleurs gratuites, et sans exagérer l’épreuve par elle-même si rude ? En tout, ne saurait-on avoir le Socratesans les démoneries, comme dit Montaigne ? Ce qui esttrop évident, c’est que jusqu’ici les modernes philoso-phes (à commencer par Montaigne), qui ont essayé derelever l’homme et de le faire marcher par ses seulesforces, ont bien imparfaitement réussi. Voyez Rousseautout le premier avec ses fiertés gauches, ses retoursfastueux à l’héroïsme et ses sordides souillures 1 Un mo-raliste amer, voulant exprimer cet empêchement, ce ra-baissement selon lui, de la vertu moderne, s’est échappéà dire : « L’humanité antique n’avait pas encore été« pliée dans la pénitence et dans le deuil ; depuis elle« s’est relevée ; mais, en se relevant, elle a gardé le pli« et laroideur dans le pli. » Le mot est dur, et je l’aiadouci encore; mais il donne à penser 1 . La franche pu-
1. Il y a dans l’original : elle a gardé le pli, et du noir dans lepli ( sordes in ruga), car c’est l’hypocrisie surtout qui s’est logéeavant dans l’homme durant ces siècles couverts. Un grand prédi-cateur jésuite du dix-huitième siècle, le Père de Neuville, voulantdénoncer cette misère d’hypocrisie que recèle le cœur de chacun,même des meilleurs, a dit : « Il n’est pas d’homme qui n’aimât