62 LE CID.
Je viens plutôt mêler mes soupirs à tes pleurs.
CHIMÈNE.
Prenez bien plutôt part à la commune joie,
Et goûtez le bonheur que le ciel vous envoie,
Madame : autre que moi n’a droit de soupirer.
Le péril dont Rodrigue a su nous retirer,
Et le salut public que vous rendent ses armes,
A moi seule aujourd’hui souffrent encor les larmes :
Il a sauvé la ville, il a servi son roi ;
Et son bras valeureux n’est funeste qu’à moi.
l’infante.
Ma Chimène, il est vrai qu’il a fait des merveilles.
CHIMÈNE.
Déjà ce bruit fâcheux a frappé mes oreilles;
Et je l’entends partout publier hautementAussi brave guerrier que malheureux amant.
i.’infante.
Qu’a de fâcheux pour toi ce discours populaire?
Ce jeune Mars qu’il loue a su jadis te plaire;
Il possédoit ton ame, il vivoit sous tes lois :
Et vanter sa valeur, c’est honorer ton choix.
CHIMÈNE.
Chacun peut la vanter avec quelque justice,
Mais pour moi sa louange est un nouveau supplice.
On aigrit ma douleur en l’élevant si haut :
Je vois ce que je perds quand je vois ce qu'il vaut.
Ah! cruels déplaisirs à l’esprit d’une amante!
Plus j’apprends son mérite, et plus mon feu s’augmente :Cependant mon devoir est toujours le plus fort,
Et. malgré mon amour va poursuivre sa mort.
l’infantf..
Hier ce devoir te mit en une haute estime 1 ;
leur inutilité insipide; et celle-ci est d’autant plus superflue que Chi-mène y répète avec faiblesse ce qu’elle vient de dire avec force à saconfidente. (Y.)
1 Cet hier fait voir que la pièce dure deux jours dans Corneille;l’unité de temps n’était pas encore une règle bien reconnue. Cependantsi la querelle du comte et sa mort arrivent la veille au soir, et si lelendemain tout est fini à la même heure, l’unité (le temps est observée.