Buch 
Chefs-D'Œuvres dramatiques de P. Corneille : Avec les notes de tous les commentateurs
Entstehung
JPEG-Download
 

139

ACTE II, SCÈNE V.

Qu’il auroit triomphé si j’avois combattu,

Et que sous mon amour ma valeur endormieCouronne tant d’exploits d’une telle infamie !

Non, Albe, après l’honneur que j’ai reçu de toi,

Tu ne succomberas ni vaincras que par moi ;

Tu m’as commis ton sort, je t’en rendrai bon compte,

Et vivrai sans reproche, ou périrai sans honte.

CAMIpLE.

Quoi ! tu ne veux pas voir qu’ainsi tu me trahis!

CURUCE.

Avant que d’être à vous je suis à mon pays.

CAMILLE.

Mais te priver pour lui toi-même d’un beau-frère,

Ta sœur de son mari !

CURIA CE.

Telle est notre misère.

Le choix d’Albe et de Rome ôte toute douceurAux noms jadis si doux de beau-frère et de sœur.

CAMILLE.

Tu pourras donc, cruel, me présenter sa tête,

Et demander ma main pour prix de ta conquête!

CURIACE.

Il n’y faut plus penser : en l’état où je suis,

Vous aimer sans espoir, c’est tout ce que je puis.

Vous en pleurez, Camille ?

CAMILLE.

Il faut bien que je pleure :

Mon insensible amant ordonne que je meure ;

Et quand l’hymen pour nous allume son flambeau,

Il l’éteint de sa main pour m’ouvrir le tombeau.

Ce cœur impitoyable à ma perte s’obstine,

Et dit qu’il m’aime encore alors qu’il m’assassine.

CURIACE.

Que les pleurs d’une amante ont de puissants discours 1 !

1 Remarquez qu’on peut dire le langage des -pleurs, comme on ditle langage des yeux ; pourquoi i parceque les regards et les pleursexpriment le sentiment ; mais on ne peut dire le discours des pleurs,parceque ce mot discours tient au raisonnement. Les pleurs n’ontpoint de discours; et, de plus, avoir des discours est un barbarisme.

(V.)