Buch 
Chefs-D'Œuvres dramatiques de P. Corneille : Avec les notes de tous les commentateurs
Entstehung
JPEG-Download
 

458

RODOGUNË.

Je verrai leur amour, j’éprouverai sa force,

Sans flatter leurs désirs, sans leur jeter d’amorce;

Ht, s’il est assez fort pour me servir d’appui,

Je le ferai régner, mais en régnant sur lui.

Sentiments étoulfés de colère et de haine,

Rallumez vos flambeaux à celles de la reine *,

Et d’un oubli contraint rompez la dure loi,

Pour rendre enfin justice aux mânes d’un grand roi ;Rapportez à mes yeux son image sanglante,

D'amour et de fureur encore, étincelante s ,

Telle que je la vis, quand tout percé de coups -

Il me cria : « Vengeance! Adieu ; je meurs pour vous! »

Chère ombre, hélas! bien loin de l’avoir poursuivie,

J’allois baiser la main qui t’arracha la vie,

Rendre un respect de fille à qui versa ton sang?

Mais pardonne au devoir que m’impose mon rang :

Plus la haute naissance approche des couronnes,

Plus cette grandeur même asservit nos personnes 3 ;

Nous n’avons point de cœur pour aimer ni haïr K ;

Toutes nos passions ne savent qu’obéir.

Après avoir armé pour venger cet outrage,

D’une paix mal conçue on m'a faite le gage;

Et moi, fermant les yeux sur ce noir attentat,

éprouvera ]a force de leur amour sans flatter leurs désirs, sans leurjeter d’amorce; et si cet amour est assez fort pour lui servir d’appui,elle fera régner cet amour en régnant sur lui. Et c’est pour débiter cegalimatias que Rodogune fait un monologue de soixante vers. (V.)

t Des sentiments qui rallument des flambeaux à la haine de lareine, et qui rompent la toi dure d’un oubli contraint pour rendre jus-tice, ce sont des paroles qui ne forment point un sens net ; c’est unstyle aussi obscur qu’emphatique ; et on doit d’autant plus le remar-quer, que plus d'un auteur a imité ces fautes. (V.)

2 On dirait bien \je crois le voir encore étincelant de courroux;mais ce n’est pas l’image qui est encore animée ; de plus, on n’étincelle’point d’amour. (V.)

3 Ces réflexions sur la liaule naissance qui approche des couronnescl qui asservit les personnes , sont de ces lieux communs qui étaientpardonnables autrefois. (V.)

* Ici, elle n’a point de cœur pour aimer ni haïr ; et, dans le mêmemonologue, elle reprend un cœur pour aimer et haïr : ces antithèses,ces jeux de vers lie sont plus permis. ( V.)