378 LA CRITIQUE DE L’ÉCOLE DES FEMMES,
proprement des comédies, et qu’il y a une grande différencede toutes ces bagatelles à la beauté des pièces sérieuses. Ce-pendant tout le monde donne là-dedans aujourd’hui : on necourt plus qu’à cela, et l’on voit une solitude effroyable auxgrands ouvrages, lorsque des sottises ont tout Paris. Je vousavoue que le cœur m’en saigne quelquefois, et cela est honteuxpour la France.
EMMÈNE.
Il est vrai que le goût des gens est étrangement gâté là-des-sus, et que le siècle s’encanaille furieusement.
ÉLISE.
Celui-là est joli encore, s’encanaille! Est-ce vous qui l’avezinventé, madame?
CLIMÈNE.
Hé?
ÉLISE.
Je m’en suis bien doutée.
DORANTE.
Vous croyez donc, monsieur Lysidas, que tout l’esprit ettoute la beauté sont dans les poèmes sérieux, et que lespièces comiques sont des niaiseries qui ne méritent aucunelouange ?
URANIE.
Ce n’est pas mon sentiment, pour moi. La tragédie, sansdoute, est quelque chose de beau quand elle est bien touchée';mais la comédie a ses charmes, et je tiens que l’une n’est pasmoins difficile à faire que l’autre.
DORANTE.
Assurément, madame ; et quand, pour la difficulté, vousmettriez un peu plus du côté de la comédie, peut-être quevous ne vous abuseriez pas. Car enfin, je trouve qu’il est bienplus aisé de se guinder sur de grands sentiments, de braveren vers la fortune, accuser les destins, et dire des injuresaux dieux, que d’entrer comme il faut dans le ridicule deshommes, et de rendre agréablement sur le théâtre les dé-fauts de tout le monde. Lorsque vous peignez des héros, vousfaites ce que vous voulez. Ce sont des portraits à plaisir, oùl’on ne cherche point de ressemblance; et vous n’avez qu’àsuivre les traits d’une imagination qui se donne l’essor, et quisouvent laisse le vrai pour attraper le merveilleux. Mais lors-que vous peignez les hommes, il faut peindre d’après nature.On veut que ces portraits ressemblent ; et vous n’avez rienfait, si vous n’y faites reconnaître les gens de votre siècle. Enun mot, dans les pièces sérieuses, il suffit, pour n’Ôfrc point