Band 
Tome douzième.
JPEG-Download
 

/

A M. U S T E R I. 14?

Bruyère ? A quoi pensoit donc notre maîtrequand il bé-nissoit les pauvres en esprit ? Cette assertion, là première-ment , n’est pas raisonnable , puisque la finesse du tact moralne s’acquiert qu’à force de comparaisons, & s’exerce mêmeinfiniment mieux fur les vices que l’on cache que fur les ver-tus qu’on ne cache point. Secondement, cette même asser-tion est contraire à toute expérience, & l’on voit constammentque c’est dans les plus grandes villes , chez les peuples lesplus corrompus qu’on apprend à mieux pénétrer dans les cœurs,à mieux observer les hommes, à mieux interpréter leurs dis-cours par leur sentiment, à mieux distinguer la réalité de l’appa-rence. Nierez-vous qu’il n’y ait d’infiniment meilleurs observa-teurs moraux à Paris qu’en Suisse ? ou conclure z-vous de-là qu’on.vit plus vertueusement à Paris que chez vous ?

Vous dites que vos citoyens seroient infiniment choqués dela premiere injustice. Je le crois ; mais quand ils la verroient,il ne seroit plus tems d’y pourvoir ; & d’autant mieux qu’ilsne se permettroient pas aisément de mal penser de leur pro-chain , ni de donner une mauvaise interprétation à ce qui pour-roit en avoir une bonne. Cela seroit trop contraire à la cha-rité. Vous n’ignorez pas que les ambitieux adroits se gardentbien de commencer par des injustices ; au contraire, ils n’épar-gnent rien pour gagner d’abord la confiance & l’estime publi-que, par la pratique extérieure de la vertu. Ils ne jettent lemaíque , & ne frappent les grands coups , que quand leurpartie est bien liée, & qu’on.n’en peut plus revenir. Cromv/elne fut connu pour un tyran, qu’après avoir passé quinze anspour le vengeur des loix, ôc le défenseur de la religion.

#