LETTRES
>84
des spectateurs ; & ces différences, qui font celles de nos ju-gemens , n’ont pas lieu seulement d’un spectateur à Fautre,mais dans le même en différeras tems. C’est ce que f éprouvebien sensiblement en revoyant ce pays que j’ai tant aimé. J’ycrpyois retrouver ce qui m’avoit charmé dans ma jeunesse ;tout est changé, c’est un autre paysage , un autre air, un autreciel, d’autres hommes, & ne voyant plus mes Montagnonsavec des yeux de vingt ans , je les trouve beaucoup vieillis.On regrette le bon tems d’autrefois ; je le crois bien : nousattribuons aux choses tout le changement qui s’est fait en nous,8c lorsque le plaisir nous quitte , nous croyons qu’il n’est plusnulle part. D’autres voyent les choses comme nous les avonsvues, 8c les verront comme nous les voyons aujourd’hui. Maisce font des descriptions que vous me demandez, non des ré-flexions , 8c les miennes m’entraînent comme un vieux enfantqui regrette encore ses anciens jeux. Les diverses impressionsque ce pays a faites fur moi à différens âges, me font con-clure que nos relations se rapportent toujours plus à nousqu’aux choses, 8c que, comme nous décrivons bien plus ceque nous sentons que ce qui est , il faudroit savoir commentétoit affecté Fauteur d’un voyage en Fécrivant, pour juger decombien ses peintures font au-deçà ou au-delà du vrai. Sur ceprincipe ne vous étonnez pas de voir devenir aride 8c froidfous ma plume un pays jadis íì verdoyant, íì vivant, fi riantà mon gré : vous sentirez trop aisément dans ma lettre en queltems de ma vie, 8c en quelle saison de l’année elle a été écrite.
Je sais, Monsieur le Maréchal, que pour vous parler d’unvillage , il ne faut pas commencer par vous décrire toute la
t