FRANCE ET RUSSIE
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Cette armée m'est pas créée pour la défense, mais pour l’attaque, pourrencontrer l’ennemi face à face en plein champ. Lorsqu’il l’a fallu, elle a sumontrer qu’elle était capable de se défendre ; mais la défensive n’est pasfaite pour elle, et jamais on n’a entendu dire que les Russes, après avoirdéclaré la guerre, avaient songé à autre chose qu’à attaquer. Avant tout,poursuivait Daniel, qui s’emballait chaque fois qu’il avait l’occasion deparier de nos alliés du Nord, avant tout, le soldat russe m’aime pas perdreson temps à creuser des trous, à remuer la terre. Il se dit : « Un momentviendra où nous nous en irons et notre travail sera perdu ! » L’idée de seretrancher pour conserver une position ne lui vient pas : il ne pense qu’àcourir plus loin, afin d’attaquer l’ennemi à découvert. Cependant, lorsque lanécessité lui en fait une loi, il demeure dans sa tranchée avec une patienceétonnante des semaines, des mois s’il le faut, comme à Schipka et àSébastopol, mais toujours avec l’idée de sauter par-dessus et de courir susà l’ennemi, idée qui le tourmente plus que les balles qui le harcèlent deleur sifflement mortel.
De plus, dans son tir, le soldat russe est très économe de ses cartoucheset il dit simplement : « On ne peut pas jeter les cartouches au vent, lapoudre appartient à la Couronne. » Il est arrivé maintes fois, mon cherGèorget, que des soldats, après un combat violent, rapportaient toutes leurscartouches : ils avaient joué tout le temps de la baïonnette — par économie !Les Russes ont coutume de dire : « La balle est folle, la baïonnette est sage. »Une fusillade bien ajustée, ensuite un travail ardent à la baïonnette, tel estle type d’attaque du soldat russe, qui ressemble tout à fait au soldat français,comme tu vois.
Ainsi, par exemple, au régiment Préobrajenski... (l’officier s’interrompitbrusquement) ... Mais que se passe-t-il donc?
Le bataillon était en marche depuis trois quarts d’heure. Le claironvenait de sonner : Halte!
— C’est la pause, dit Georget.
— Mais non, tu vois bien qu’on fait faire demi-tour aux compagnies detête.
— On dirait Perrin, là-bas, à cheval! Il est monté, maintenant!...C’est lui évidemment qui vient apporter contre-ordre. Le voilà qui repartau galop. C’est bien étrange!
Au même moment, ie clairon sonna : En avant!
— Tiens! on retourne déjà?...
— C’est encore une lubie du général... Ce qui m’intrigue, moi, parexemple, c’est que le commandant Schérer ne soit pas là... lui, toujours