FRANCE ET RUSSIE
H
Le commandant Schérer était un de ces types de vieux dur-à-cuire quibornait son ambition à conserver le commandement de son bataillon. Ilsavait qu’il pouvait monter en grade tout en restant encore longtemps àla tête de ses chasseurs. La loi du 24 décembre 1888, très sagementconçue, pour maintenir l’unité du commandement, prescrit, en effet, que lamoitié des bataillons alpins pourront être commandés par des lieutenants-colonels promus sur place.
Le lieutenant Perrin, les talons sur la même ligne, dans une attitudetrès correcte, lui tendait la dépêche, en lui disant :
— Mon commandant, lisez.
L’officier supérieur prit le papier, le déplia et lut :
« C. O. 25.
« Touristes n° 3 arrivés minuit au Grand Saint-Bernard , se dirigentrapidement sur Martigny. Renseignement sûr, 433. Vous attendons , extrêmeurgence.
« U. D. S. »
— Ma foi, ]e ne vois rien là qui puisse tant vous émouvoir, sinon quel’on vous attend. Partez donc, puisque vous avez votre permission, etcxpliquez-moi ce que vous voulez, car je ne suppose pas...
— Mon commandant, excusez-moi si je vous interromps; mais lesmots que vous venez de lire ont un sens qui vous échappe, puisque vousn’en avez pas la clé... Ce n’est pas moi seulement qui suis attendu, c’estvous, mon commandant, le bataillon, l’armée enfin! A l’heure qu’il est,l’ennemi a peut-être envahi notre'territoire...
— Allons donc! fit le commandant en se redressant vivement...
L’ennemi sur notre territoire?... Les Italiens auraient?. Mais c’est
impossible ! Que me dites-vous là?
Le commandant était absolument stupéfait.
— Mon commandant, je vous affirme que je ne vous trompe pas. LesItaliens se sont emparés cette nuit, vers minuit, du col du Grand-Saint-Bernard et, à l’heure qu’il est, ils doivent être en marche sur Lausanne,qu’ils atteindront rapidement si l’armée suisse, surprise, ne peut arrêterleur mouvement.
— Vous êtes sûr de ce que vous avancez là, lieutenant, et vous pouvezle prouver?
— Je l’affirme sur mon honneur et vais vous en fournir immédiatementla preuve...