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LA GUERRE DE MONTAGNES
Pendant ce temps, le capitaine Dornan, toujours impassible au combatcomme à la manœuvre, donnait ses ordres d’une voix claire et vibrante.
— Vérifiez la hausse de la quatrième pièce ! cria-t-il. Ses coups sontbeaucoup trop longs... Regardez la dérive de la sixième pièce; elleporte trop à droite !
Tout à coup, un obus venant de la batterie ennemie prit en écharpeles trois servants d’une pièce, enleva la tête de l’un, troua la poitrine dudeuxième, emporta la cuisse du troisième et brisa la roue gauche. 11 y eutdans cette section un instant de panique. La cervelle de l’un des malheureuxcanonniers était allée se plaquer contre les parois du roc, en arrière; lecœur d’un autre, exposé dans la poitrine ouverte, battait encore avec force ;un autre, perdant des torrents de sang d’une affreuse blessure de la hanche,râlait par terre, saignant, souffrant et geignant.
Quelques servants voulurent se précipiter pour relever les blessés.
— A vos postes ! commanda sévèrement le capitaine. Laissez lesbrancardiers faire leur métier. Vous, occupez-vous d’amener une roue derechange. Pendant le combat, aucun homme ne doit être distrait du servicedu feu !
Trois minutes après, la pièce était en état de reprendre l’action.
Mais le feu ennemi était de plus en plus nourri. Les batteriesitaliennes tiraient avec rage, semblant vouloir réduire à tout prix lescanons français. Il devenait évident que les artilleurs du capitaine Dornanne pourraient pas résister indéfiniment à un pareil ouragan de fer, de fonteet d’acier. L’ennemi affirmait de minute en minute sa supériorité. Le bruitdes explosions d’obus sur la position devenait étourdissant ; les hommeset les mulets tombaient de tous côtés ; deux heures encore de ce régime,et la batterie était réduite en miettes.
— Que fait donc Julien ? ne cessait de dire le capitaine Dornan. S’ilne m’aide pas, je ne viendrai jamais à bout de ces gens-là!
Et, de tous côtés, le capitaine Dornan avec sa jumelle fouillait lesenvirons, les collines, la plaine : il n’apercevait aucune trace de soncollègue.
A ce moment, le général Grimot mettait le pied sur le terre-plein de labatterie et faisait une horrible grimace en constatant l’état lamentable dupersonnel et du matériel.
— Le capitaine Julien est retourné à Monthey, dit-il au commandantde la batterie, qui l’interrogeait du regard. J’ai su que les Italiens, pendantque nous étions sur la rive droite, projetaient une nouvelle attaque sur levillage que nous avons quitté ; je n’ai pas voulu laisser le 30° tout seul et