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LA GUERRE DE MONTAGNES
A huit heures, les compagnies franches se meltaient en marche et obli-quèrent bientôt chacune de son côté (1).
Les guides étaient en tenue de campagne, cordes en sautoir, à la mainle piolet emmanché d’une pique et d’une hachette avec laquelle ilstaillent des pas dans la glace. C’est la canne des alpinistes sérieux.
Nous voici en route. Deux heures d’une montée un peu raide, maisfacile, à travers des pâturages, des forêts, des torrents et des rochers, nousmènent au pied du glacier ; puis nous quittons la terre ferme, le plancherdes vaches, comme disent les marins, —le mot est plus vrai dans les Alpesque partout ailleurs, — et nous allons nous confier à une mer de glace quia, comme l’autre, ses abîmes et ses tempêtes. Pour être solides, la neige etla glace n’en sont pas moins de l’eau, et, sous toutes ses formes, rien n’estperfide comme l’onde.
Avant de s’y hasarder, on procède à une cérémonie qui ne laisse pas quede faire, la première fois, une certaine impression. La corde est déroulée, lecapitaine donne l’ordre de s'attacher par demi-escouade et recommandeaux hommes de la tenir toujours tendue en marchant à 4 mètres environles uns des autres.
« A quoi, bon tant de précautions? « ajoutent les imprudents et lesdébutants.
« Il n’y a que les bêtes que l’on attache ! » disent les fanfarons.
« Ne vous y fiez pas ! » répondent les gens prudents et expérimentés.
Dans ces champs- de glace, le seul danger qu’on coure, c’est detomber dans une de ces crevasses, dissimulées par un de ces ponts qui nesont ni éprouvés, ni approuvés par l’administration des ponts et chaussées.
(1) Cette solution avait été préconisée par le général Dufour, qui, parlant des troupessuisses, entièrement recrutées dans la montagne, écrivait ce qui suit :
« Nous devrions, outre les troupes légères qui sont attachées à nos bataillons, créerdes compagnies de coureurs, composées d'hommes habitués aux montagnes, faits auxfatigues et capables de franchir en tout temps, en toute saison, les passages les plusdifficiles, et de faire ainsi 48 à GO kilomètres en un jour, pour se poster sur les derrièresde l’ennemi. » — La Tactique en montagnes , par le général Dufour.
Cette prétention de faire parcourir une pareille distance en un jour par unetroupe de montagne d’élite n’a rien d’exagéré, puisque nous pourrions citer des exempleshistoriques où de telles troupes ont franchi jusqu’à 80 kilomètres en terrain de mon-tagne dans les vingt-quatre heures. Sur les glaciers unis, on peut faire plus. En voici unexemple :
« En Suède, il existe un régiment de patineurs dont les courses sont célèbres. On citefréquemment, en Russie et en Suède, des marches de 90 kilomètres enune journée. Dansun concours, en Suède, un patineur est arrivé à faire 220 kilomètres en vingt et uneheures. On voit donc que, dans ces vastes espaces couverts de neige, le patineur surraquettes peut lutter avantageusement de vitesse avec la cavalerie. » — Invalide russe9 avril 1888.