446
LA GUERRE DE MONTAGNES
Toute l’année, il est vêtu de drap rude et grossier. Sobre en tout, sanourriture est très simple. Il boit peu de vin. Il est entreprenant, éveillé,économe. Naturellement défiant et malicieux, il parle peu; seul, il ne sentpas la solitude ; en compagnie, il est rarement expansif et gai. Il fume peu
et ne sait pas jouer.
Le montagnard marche comme l’ours,à pas lents et longs ; s’il a hâte d’arriver,il ralentit le pas; mais il marche huitheures sans s’arrêter une minute. Danschaque province, il a pour ses montagnesune nomenclature spéciale; interrogé àvotre manière, il vous répond par un sou-rire qui semble être de compassion; maissouvent on trouve dans ses réponses desexpressions topographiques si heureuses,
qu’elles feraient envie à un Sironi, à unLavallée, à un Co-
vino.
Dans la monta-gne, son œil le trom-pe rarement ; jamaisle pied posé à faux,jamais de vertige, ja-mais de pas de plusqu’il n’en est besoin;il n’attaque pas lesobstacles de frontcomme les chas -seurs ; comme Napo-léon, il les tourne.Sur les bords d’uneroche, ses gros sou-liers ferrés devien-nent fins et légers comme ceux d’une première danseuse, et sur les neiges,ils semblent s’élargir du double pour ne pas s’y enfoncer. Sur les glaces, ilpatine comme un Viennois sur le Danube ; sur les rochers, il fixe simulta-nément quatre points, deux pour les pieds,deux pour les mains, et, commeune machine dont on ouvre la soupape pour faire sortir l'excès de vapeur,il se met à siffler pour laisser échapper la vie qui déborde.
W